PENSÉE

LA DÉMOCRATIE QUI NE FAIT PAS DU PEUPLE LE RESPONSABLE DE SES DÉCISIONS EST UNE TROMPERIE.

LA RELIGION QUI NE RECONNAÎT PAS LA FOI COMME UN DON PERSONNEL DE DIEU EST UNE MANIPULATION.

LE BIEN COMMUN QUI NE SE FONDE PAS SUR LA JUSTICE ET LA VÉRITÉ EST UNE ESCROQUERIE.

Oscar Fortin

Blog espagnol

dimanche 30 janvier 2005

LA MÉDAILLE DE LA LIBERTÉ REÇUE PAR JEAN-PAUL II DES MAINS DE BUSH


G.W. BUSH a remis avec un certain décorum la médaille de la LIBERTÉ à Jean-Paul II, reconnaissant ainsi le rôle important qu’il a joué au service de cette « liberté » dont son Administration se fait l’apôtre un peu partout dans le monde. Hommage qu’a reçu avec humilité le Saint-Père. Cette remise se fait au moment même où les États-Unis se préparent à célébrer en grande pompe les funérailles de l’ex-président des États-Unis, Ronald Reagan, avec qui Jean-Paul II a entretenu des relations privilégiées et que Bush a qualifié, pour sa part, de mentor spirituel et politique de son Administration.

L’importance de l’évènement, en raison des personnages impliqués, ainsi que la notion même de liberté qui prend autant de sens qu’il y a d’idéologies, de groupes sociaux et de croyances religieuses nous incitent à questionner le sens de cette liberté dont le président Bush a honoré Jean-Paul II. Ne sommes-nous pas en droit de nous demander de quelle liberté s’agit-il, liberté de qui et pour qui ? Rejoint-elle vraiment cette liberté à laquelle nous convie le Nazaréen: « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité et la vérité fera de vous des hommes libres. » (Jn. 8,31-32). N’est-il pas quelque peu paradoxal que la remise de cette médaille de la liberté soit faite par celui-là même qui a couvert d’un mensonge énorme l’invasion de l’Irak dont les morts se comptent à ce jour par centaines de milliers et dont le mentor politique a été, pour sa part, le principal instigateur de l’ « Irangate »? On se souviendra de toutes les magouilles financières et autres qui ont été utilisées, à cette époque, pour camoufler le financement de ces mercenaires regroupés sous la bannière des « Contras ». Un scandale qui aurait pu conduire à la destitution du président Reagan et embarrasser certains gestionnaires de la « Banque du Vatican ».

Ma réflexion ne se veut pas un retour sur la liste des horreurs commises « au nom de cette liberté ». Inutile de rappeler le Chili de Pinochet, l’Argentine des généraux, les conflits sanglants au Salvador, au Nicaragua, au Guatemala, les tentatives d’invasion de Cuba et le maintien d’un blocus économique criminel qui dure depuis plus de 45 ans, l’invasion de la Grenade de même que les dizaines de dictatures entretenues dans les bonnes grâces de l’Empire un peu partout à travers le monde. Ce sont des milliers de morts, de prisonniers, de torturés et d’enfants laissés orphelins dont il faudrait compter l’histoire. À tout cela, il faudrait mentionner la pauvreté de millions de personnes soumises aux lois du marché, fixées par les conglomérats qui disposent dans ces domaines de la plus entière liberté. Il ne faut surtout pas contraindre ces derniers à des restrictions de nature à ralentir leur développement et leur rendement financier. Ils ont en horreur des mesures sociales dans les secteurs de la santé, de l’éducation, de l’environnement, pour ne mentionner que ceux-là. Leur liberté est celle qui doit prédominer sur toutes les autres.

Ceci dit, je voudrais plutôt interpeller ceux et celles qui se disent les porteurs des valeurs fondamentales du christianisme et dont la mission est d’en témoigner sans équivoque. Nous savons le rôle important joué par bon nombre de nos évêques et cardinaux auprès des régimes répressifs de l’Amérique latine. Si le Salvador a eu son martyr en la personne de Mgr Romero, le Brésil son apôtre avec Don Elder Camera, le Chili son défenseur du peuple avec le cardinal Sylva Enriquez, il faut reconnaître que la grande majorité de l’Épiscopat latino-américain est plutôt un fief conservateur sur le plan religieux et un allié fiable des régimes répressifs et des gouvernements d’idéologie néolibérale. Nous n’avons qu’à penser au rôle important joué par le cardinal Ovando du Nicaragua qui a été un allié actif de Ronald Reagan dans sa lutte contre le gouvernement sandiniste. Il ne s’est fait aucun scrupule de son engagement politique en appui aux orientations de Washington et aux activités terroristes des « contras ». Le discours de la non violence et de la conversion des cœurs avait laissé la place au discours de lutte contre le communisme et pour le renversement du gouvernement sandiniste. Ce n’est pas pour rien qu’il organise des célébrations spéciales pour signaler la mort de Ronald Reagan. Aujourd’hui, plus que jamais, il y a des Ovando dans tous les pays de l’Amérique latine.

Qui ne se souvient de la visite de Jean-Paul II au Chili, plutôt silencieux sur les crimes de Pinochet, alors que celle réalisée au Nicaragua s’est amorcée à l’aéroport même où il en a profité pour sermonner devant les caméras du monde entier le père Ernesto Cardenal, membre influent du gouvernement. Trois autres prêtres participaient également à ce gouvernement et y occupaient des postes ministériels importants. L’objectif d’un tel gouvernement était d’assurer la santé à tous, rendre l’éducation accessible au plus grand nombre et s’assurer que les intérêts du peuple soient respectés et développés. Comment la lutte contre ce « communisme compris à la Reagan » pouvait-elle être plus importante et porteuse de plus de liberté que celle visant la libération de tout un peuple de l’analphabétisme, des injustices, de la pauvreté et de la dépendance ? Qu’a-t-elle en commun cette liberté d’un peuple avec celle dont l’administration Bush honore Jean-Paul II ?

La catholicité, dans son sens universel, dont les Églises se targuent tant, qu’est-elle devenue ? Qu’ont-ils à dire ces deux tiers de l’humanité qui croupissent sous la misère et la pauvreté ? Où est-elle leur liberté ? Où sont-ils ceux et celles qui s’identifient à cette tranche d’humanité et qui prennent en leur nom la parole pour parler aussi de LIBERTÉ, mais cette fois de cette liberté qui affranchit et permet à chaque être humain, à chaque personne humaine d’occuper toute la place à laquelle elle a droit ? Où sont-ils ces prophètes qui ont le courage de prendre la parole pour dénoncer les hypocrisies, les manipulations, les mensonges déguisés en vérité, les lois et les conventions qui génèrent et entretiennent la discrimination et l’injustice ? On se rencontre entre grands et puissants, on se fait de petites remontrances pour mieux se donner bonne conscience et à la fin on se retrouve pour célébrer des réconciliations et se distribuer des médailles. Le langage des béatitudes et celui contre le pharisaïsme sous toutes ses formes ne trouvent pratiquement plus d’écho: la diplomatie et la délicatesse entre alliés étant de mise.

Nous avons évidemment des prophètes, de vrais prophètes. Nous pouvons penser à Gandhi, à Martin Luther King, à Salvador Allende, à l’abbé Pierre, à Mgr Romero, à Ernesto Cardenal, aux théologiens de la libération dont plusieurs ont payé de leur vie leur témoignage, à Nelson Mandela et à combien d’autres au Moyen-Orient, en Asie, en Afrique et en Amérique. Sauf quelques rares exceptions, ces prophètes sont soit condamnés au silence, soit emprisonnés ou encore tout simplement exécutés comme ce fut récemment le cas à l’Université de San Salvador avec l’assassinat de sept jésuites et de deux laïcs. Déjà on avait passé par les armes l’évêque du lieu, Mgr Romero et combien d’autres avant lui.

On peut se demander, à la lumière de tout ce qui se passe aujourd’hui, si Jésus se serait prêté à pareil compromis. Aurait-il accepté de partager une même médaille de liberté avec ce Vernon Walters, ex-sous-directeur de la CIA, celui-là même qui donna son aval à Pinochet pour aller de l’avant avec le Plan Condor et qui allait devenir dans les années suivantes l’informateur officiel de Reagan auprès de Jean-Paul II? Lui aussi a été honoré de cette médaille de la liberté.

Une méditation sur la deuxième tentation de Jésus au Désert aurait sûrement conduit à une autre approche.



Oscar Fortin

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