PENSÉE

LA DÉMOCRATIE QUI NE FAIT PAS DU PEUPLE LE RESPONSABLE DE SES DÉCISIONS EST UNE TROMPERIE.

LA RELIGION QUI NE RECONNAÎT PAS LA FOI COMME UN DON PERSONNEL DE DIEU EST UNE MANIPULATION.

LE BIEN COMMUN QUI NE SE FONDE PAS SUR LA JUSTICE ET LA VÉRITÉ EST UNE ESCROQUERIE.

Oscar Fortin

Blog espagnol

mercredi 23 avril 2014

LA PENSÉE SOCIALE DU BON PAPE JEAN XXIII (1/2)



NOTE: À l'occasion de la canonisation du pape Jean XXIII j'ai pensé partager avec vous la pensée sociale  de ce pape dont nous avons peu entendu parler. Lors de son bref pontificat il trouva le temps de publier deux encycliques portant sur les grands problèmes sociaux, politiques et économiques  du débat des années 1960. Je vous livre de larges extraits de ces deux documents  qui trouvent encore toute leur actualité pour les temps que nous vivons. Je le ferai en deux parties, d'abord avec Mater et Magistra, puis avec Pacem in Terris.





MATER ET MAGISTRA (15 mai 1961)


Nous  connaissons le pape Jean XXIII surtout pour sa bonté, sa jovialité et de façon toute spéciale pour sa grande initiative d’ouvrir l’Église au monde en convoquant le Concile Vatican II. Parler de Jean XXIII, c’est parler inévitablement de ce grand événement que fut ce Concile dans l’histoire contemporaine de l’Église.

Ce que nous connaissons moins ce sont les deux magnifiques encycliques au sujet desquelles ses successeurs se sont fait plutôt discrets. Elles sont pourtant l’expression de la pensée profonde de l’Église sur l’importance de l’organisation sociale des peuples et des communautés humaines pour assurer tout autant les libertés fondamentales des personnes que les exigences du bien commun. Tous les acteurs de la vie sociale, économique et politique doivent être mis à contribution dans cette socialisation inévitable de la communauté humaine.

L’intervention de l’Église répond tout autant aux impératifs évangéliques qu’aux grands problèmes politiques, économiques et sociaux que vivent les peuples et les nations. MATER ET MAGISTRA et PACEM IN TERRIS, se veulent une contribution qui permette aux hommes et aux femmes de bonne volonté d’être les artisans d’une humanité toujours plus juste, plus créative, plus libre et plus humaine.

La réflexion de Jean XXIII part de la pensée déjà exprimée par ses prédécesseurs, particulièrement celles de Léon XIII, de Pie XI et de Pie XII. Il en relève les points les plus importants, pour mieux les réactualiser pour les années 1960.

Lorsque le pape Léon XIII publia, le 15 mai 1891, son encyclique Rerum Novarum, la conception la plus répandue du monde économique d’alors reposait sur la loi de la libre concurrence illimitée. L'intérêt du capital, le prix des biens et services, le profit et le salaire étaient exclusivement et automatiquement déterminés par les lois du marché. L’État devait s’abstenir de toute intervention dans le domaine économique. (11)

Cette loi du marché ouvrait toute grande les portes aux plus forts qui arrivaient vite à s’imposer aux plus faibles et à occuper tout l’espace de cette libre concurrence, étant parvenus à en contrôler toutes les ficelles. (12)

C’est dans ce contexte, rappelle Jean XXIII, que Léon XIII a pris l’initiative d’une intervention ecclésiale importante dans les secteurs économiques et sociaux pour dénoncer cette prise de contrôle absolu de cette loi du marché et pour y promouvoir une intervention mesurée de l’État en vue d’assurer le bien commun de la société. (15)

« L'Etat, dont la raison d'être est la réalisation du bien commun dans l'ordre temporel, ne peut rester absent du monde économique ; il doit être présent pour y promouvoir avec opportunité la production d'une quantité suffisante de biens matériels, « dont l'usage est nécessaire à l'exercice de la vertu » et pour protéger les droits de tous les citoyens, surtout des plus faibles, comme les ouvriers, les femmes et les enfants. C'est également son devoir inflexible de contribuer activement à l'amélioration des conditions de vie des ouvriers. » (20)

Pie XI, dans son encyclique Quadragésimo Anno, publié le 15 mais 1931, n’est pas sans réaliser, rappelle Jean XIII, que la libre concurrence, en vertu d'une logique interne, avait fini par se détruire elle-même ou presque ; elle avait conduit à une grande concentration de la richesse et à l'accumulation d'un pouvoir économique énorme entre les mains de quelques hommes, « qui d'ordinaire ne sont pas les propriétaires, mais les simples dépositaires et gérants d'un capital qu'ils administrent à leur gré. «(35)
Aussi, observe justement le Souverain Pontife, « à la liberté du marché a succédé une dictature économique. L’appétit du gain a fait place à une ambition effrénée de dominer. Toute la vie économique est devenue horriblement dure, implacable, cruelle » ; d’où résultent l’asservissement des pouvoirs publics aux intérêts des puissants et la dictature internationale de l’argent. (36)
Ce constat conduit au rejet absolu, comme règle suprême des activités et des institutions du monde économique, soit l’intérêt individuel ou d’un groupe, soit la libre concurrence,  soit l’hégémonie économique, soit le prestige ou la puissance de la nation, soit d’autres normes du même genre. (38)


À ce constat, le pape Pie XI propose la création d’un ordre, juridique, national et international, doté d’institutions stables, publiques et privées, qui s'inspire de la justice sociale et auquel doit se conformer l'économie ; ainsi les facteurs économiques auront moins de difficultés à s'exercer en harmonie avec les exigences de la justice dans le cadre du bien commun. (40

Quant à Pie XII,  le 1er juin 1941, en la fête de la Pentecôte, il transmet un message radiophonique  dans lequel il affirme que le droit qu’a tout homme d’user des biens pour son entretien est prioritaire par rapport à tout autre droit de nature économique y incluant le droit de propriété. Si le droit de propriété des biens est également un droit naturel, il ne saurait s’imposer comme un absolu. Il est délimité de manière à ne pas mettre obstacle à « l'imprescriptible exigence que les biens, créés par Dieu pour tous les hommes, soient équitablement à la disposition de tous, selon les principes de la justice et de la charité ». (42)

C’est sur ces bases que le pape Jean XXIII poursuit le développement de la pensée sociale de l’Église.

Initiative personnelle et intervention des pouvoirs publics en matière économique

Pour les raisons déjà données par Nos Prédécesseurs, l’intervention du pouvoir civil est, elle aussi, nécessaire pour promouvoir un juste accroissement de la production, en vue du progrès social et au bénéfice de tous les citoyens.(52)

L’objet naturel de toute intervention en matière sociale est d’aider les membres du corps social, et non pas de les détruire et de les absorber. » (53)

C’est pourquoi l’on demande avec insistance aux pouvoirs publics, responsables du bien commun, d’exercer dans le domaine économique une action plus variée, plus vaste et mieux ordonnée qu’autrefois, et d’adapter à cette fin leurs institutions, leurs organes, leurs moyens et leurs méthodes. (54)

Du reste, l’histoire même montre toujours plus clairement que la vie sociale ne peut être prospère et bien ordonnée que si les personnes privées et les pouvoirs publics conjuguent leurs efforts. Ils doivent agir de concert ; et leurs tâches respectives doivent répondre le plus exactement possible aux exigences du bien commun, selon les circonstances particulières aux diverses époques et aux diverses coutumes. (56)

La socialisation et amplitude du phénomène.

À n’en pas douter, un tel progrès de la socialisation comporte bien des avantages et rend beaucoup de services. Elle permet de satisfaire, surtout dans le domaine économique et social, un grand nombre de droits de la personne humaine, entre autres ceux qui concernent les moyens d’existence, les soins médicaux, la diffusion et le progrès d’une culture de base, la formation professionnelle, le logement, le travail, un repos convenable et de sains loisirs. En outre, grâce à la meilleure organisation des moyens modernes de diffusion de la pensée, – presse, cinéma, radio, télévision, – il est possible, en tout lieu du monde, d’assister, pour ainsi dire en personne, aux événements mondiaux, si éloignés soient-ils. (61).

À cette fin les responsables politiques doivent avoir une claire notion du bien commun, c’est-à-dire de l’ensemble des conditions sociales permettant à la personne d’atteindre mieux et plus facilement son plein épanouissement. Nous estimons, en outre, nécessaire que les corps intermédiaires et les diverses organisations par où se réalise surtout la socialisation jouissent d’une réelle autonomie et poursuivent leurs objectifs dans la concorde et au bénéfice du bien commun. Il n’est pas moins indispensable que ces sociétés aient la forme et la nature d’authentiques communautés ; elles n’y réussiront que si elles traitent toujours leurs membres en personnes humaines et les font participer à leurs activités. (65)

Si la socialisation se réalise conformément à ces règles et à la loi morale, elle ne comportera aucun risque grave ou charge excessive pour les citoyens. On peut espérer, au contraire, qu’elle permettra l’épanouissement des qualités naturelles de l’homme et contribuera à créer une harmonieuse communauté humaine, indispensable, comme le rappelait Pie XI dans l’encyclique Quadragesimo anno, pour satisfaire pleinement aux droits et devoirs de la vie sociale. (67)
Mais c’est aussi un fait qu’en plusieurs de ces pays, face à la misère extrême de la multitude, s’étalent au grand jour, insultant au sort des pauvres, le luxe et les dépenses somptuaires d’une poignée de privilégiés ; également, en plus d’un endroit, les hommes sont astreints à des tâches humaines pour permettre à l’économie nationale d’atteindre de hauts niveaux dans des délais très brefs, incompatibles avec le respect des règles de la justice et de l’équité ; ailleurs enfin une part importante du revenu est consacrée à une politique démesurée de prestige national et des sommes énormes sont dépensées en armements. (69)

De plus, dans les pays économiquement développés, il n’est pas rare que des rétributions considérables, très élevées même, soient accordées pour des prestations de peu d’intérêt ou de valeur discutable, tandis que pour un travail assidu et productif, des catégories entières de citoyens honnêtes et laborieux ne perçoivent qu’un salaire trop faible, insuffisant pour leurs besoins, et, en tout état de cause, inférieur à la justice, eu égard à leur apport au bien commun, au niveau des bénéfices de l’entreprise où ils travaillent et à celui du revenu national. (70)

Nous estimons de Notre devoir d’affirmer, une fois de plus, que la fixation du taux de salaire ne peut être laissée à la libre concurrence ni à l’arbitraire des puissants, mais doit se faire conformément à la justice et à l’équité. Les travailleurs doivent recevoir un salaire suffisant pour mener une vie digne de l’homme et subvenir à leurs charges de famille. Mais, dans la fixation d’un juste salaire, on doit aussi considérer l’apport effectif de chacun à la production, la situation financière de l’entreprise où il travaille, les exigences qu’impose le bien du pays, en particulier celles du plein emploi ; ce que requiert, enfin, le bien commun de toutes les nations, c’est-à-dire des communautés internationales, rassemblant des États de nature et d’étendue diverses. (71)

« L’économie nationale, elle aussi, observe à bon droit Notre Prédécesseur Pie XII, de même qu’elle est le fruit de l’activité d’hommes qui travaillent unis dans la communauté politique, ne tend pas non plus à autre chose qu’à assurer sans interruption les conditions matérielles dans lesquelles pourra se développer pleinement la vie individuelle des citoyens. Là où ceci sera obtenu, et obtenu de façon durable, un peuple sera, à parler exactement, riche, parce que le bien-être général, et par conséquent le droit personnel de tous à l’usage des biens terrestres, se trouvera ainsi réalisé conformément au plan voulu par le Créateur. » La prospérité d’un peuple doit donc se mesurer moins à la somme totale des biens et richesses qu’à leur juste répartition, celle qui permet la promotion et l’épanouissement de tous les citoyens ; car l’économie tout entière n’a pas d’autre fin ni d’autre raison d’être. Le progrès social doit accompagner et rejoindre le développement économique, de telle sorte que toutes les catégories sociales aient leur part des produits accrus, Il faut donc veiller avec attention, et s'employer efficacement, à ce que les déséquilibres économiques et sociaux n'augmentent pas, mais s'atténuent dans la mesure du possible. (74)
Responsabilité des entreprises

C’est pourquoi, si les structures et le fonctionnement d’un système économique sont de nature à compromettre la dignité humaine de ceux qui s’y emploient, à émousser en eux le sens des responsabilités, à leur enlever toute initiative personnelle, Nous jugeons ce système injuste, même si les richesses produites atteignent un niveau élevé et sont réparties selon les lois de la justice et de l’équité. (83)

« La petite et moyenne propriété agricole, artisanale et professionnelle, commerciale, industrielle, doit être garantie et favorisée ; les unions coopératives devront lui assurer les avantages de la grande exploitation. Et là où la grande exploitation continue de se montrer plus heureusement productive, elle doit offrir la possibilité de tempérer le contrat de travail par un contrat de société. » (84)

Pour ces raisons, Nous invitons paternellement Nos très chers fils, les artisans et coopérateurs, dans le monde entier, à prendre conscience de leur noble rôle, car ils contribuent à éveiller parmi leurs concitoyens le sens des responsabilités et l’esprit de collaboration, non moins qu’à maintenir vivant le goût du travail original et de qualité. (90)
Mais ce n’est pas à chaque organe de production qu’il appartient de prendre les décisions qui influent sur l’état général de l’économie ; c’est l’affaire des pouvoirs publics et des institutions responsables des divers secteurs de la vie économique au plan national ou international. Il est donc opportun et même nécessaire qu’auprès des pouvoirs publics et de ces institutions, à côté des entrepreneurs ou de leurs représentants, place soit faite aux travailleurs ou à ceux qui représentent leurs droits, leurs besoins et leurs aspirations. (99)
Aujourd’hui, plus que jamais, on doit proclamer que s’impose une plus large diffusion de la propriété, puisque, Nous l’avons dit, les pays se font plus nombreux où l’économie est en croissance continue. Aussi, en recourant avec prudence aux méthodes qui ont prouvé leur efficacité, ne sera-t-il pas difficile de promouvoir une politique économique et sociale qui facilite une accession aussi large que possible à la propriété de biens tels que des biens durables, une maison, une terre, l’équipement nécessaire à un atelier artisanal ou à l’exploitation d’une ferme familiale, des actions d’entreprises grandes ou moyennes, comme l’ont fait avec succès certains pays plus avancés dans le domaine économique et social. (115)
Ce qui vient d’être exposé n’exclut évidemment pas que l’État et les établissements de droit public puissent, eux aussi, posséder des biens de production, spécialement lorsqu’il s’agit de biens qui « en viennent à conférer une puissance économique telle qu’elle ne peut, sans danger pour le bien public, être laissée entre les mains de personnes privées »(116)
Bien que, de nos jours, le rôle de l’État et des institutions publiques devienne sans cesse plus étendu, on ne saurait en conclure, comme le voudraient certains, que la fonction sociale de la propriété privée soit périmée ; car elle s’enracine dans la notion même du droit de propriété. De plus, il existe en tout temps des situations douloureuses, de profondes misères cachées, que l’intervention de l’État ne connaît pas et qu’il ne peut en rien soulager. Un vaste domaine reste donc toujours ouvert à la générosité humaine et à la charité chrétienne. Enfin, pour la satisfaction des besoins spirituels, de toute évidence l’action des particuliers et des groupements privés est préférable à celle des pouvoirs publics. (120)
Conclusion
De cette première partie, il ressort que la pensée sociale de l’Église s’oppose à toute forme de domination politique, économique et sociale sur les impératifs du bien commun. En ce sens elle s’oppose à tout impérialisme qui ramène le droit des personnes à ses propres intérêts. Elle s’oppose à tout monopole qui ne s’inscrit pas dans le cadre des exigences du bien commun des peuples et qui rendent impossible toute concurrence véritable. Elle s’oppose à toute dictature qui s’asservit les peuples et qui rampe devant l’empire.
« Aussi, observe justement le Souverain Pontife, « à la liberté du marché a succédé une dictature économique. L’appétit du gain a fait place à une ambition effrénée de dominer. Toute la vie économique est devenue horriblement dure, implacable, cruelle » ; d’où résultent l’asservissement des pouvoirs publics aux intérêts des puissants et la dictature internationale de l’argent. (36)
De quoi faire penser à certains de nos évêques et cardinaux de l’Amérique latine qui préfèrent la compagnie des grands et des puissants à celle des pauvres et des humbles.
Les droits et libertés de posséder les biens essentiels à toute subsistance honorable s’étendent non seulement à un groupe de privilégiés, mais à toutes les personnes humaines. Le droit des uns a pour frontière le droit des autres.
Le rôle de l’État est d’assurer ce bien commun et de soutenir tous les intervenants pour qu’ils oeuvrent également à ce bien commun. L’État n’est  pas là pour éliminer les initiatives privées, mais pour en marquer les limites à ne pas franchir en fonction du bien commun. L’État autant que nécessaire et le Privé autant que possible.
A suivre avec l’Encyclique Pacem in Terris.
Oscar Fortin

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