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jeudi 27 octobre 2005

LES DEUX VISAGES D'UNE ÉGLISE INTERPELLÉE PAR LA JUSTICE



CARDINAL ROSALIO LARA
ERNESTO CARDINAL, PRÊTRE

« HEUREUX CEUX QUI SONT PERSÉCUTÉS POUR LA JUSTICE : LE ROYAUME DES CIEUX EST À EUX. » (Mt. 5, 10)

Voici deux figures qui dominent l’actualité politique, sociale et religieuse de l’Amérique latine. La première est nul autre que le Cardinal qui préside les destinées de l’Église au Venezuela. Il s’affirme comme un farouche défenseur du néolibéralisme et un opposant acharné de l’actuel gouvernement vénézuelien d’Hugo Chavez. La seconde, que certains reconnaîtront pour l’avoir vu à genoux recevant les réprimandes du pape Jean-Paul II au moment de son arrivé au Nicaragua, en mars 1983, est ce prêtre poète, engagé auprès des pauvres et fervent défenseur de la théologie de la libération en Amérique latine. Le premier jouit d’une grande influence auprès des élites et le second auprès des pauvres et des mouvements révolutionnaires.

Tout récemment, le cardinal Rosalio Castillo Lara, lors d’une rencontre avec les secteurs de l’opposition, les a exhortés à organiser la désobéissance civile auprès de la population sur la base de l’article 350 de la Constitution lequel justifie, selon lui, la non reconnaissance du gouvernement, qu’il qualifia alors de « funeste et de dangereux ».

Or que dit l’article 350 ? « Le peuple du Venezuela ne reconnaîtra aucun régime, aucune législation ou autorité qui va à l’encontre des valeurs, principes ou garanties démocratiques, ou bafoue les droits humains. »

Le Président Hugo Chavez n’a pas tardé à dénoncer pareil comportement de la part du chef de l’Église catholique de son pays. Il a rappelé que son gouvernement est sans doute le plus démocratique et équitable qu’ait connu le Venezuela depuis son indépendance et que les droits fondamentaux des pauvres et laissés pour compte n’avaient jamais été respectés autant. Il a accusé le cardinal d’utiliser sa fonction et son statut d’Évêque pour inciter injustement à la désobéissance civile et à la violence, devenant ainsi un allié de ceux qui se sont enrichis à même l’État et au dépend du peuple.

Devant l’ampleur des réactions suscités par cette intervention du cardinal, également soupçonné d’entretenir des relations secrètes avec le pasteur évangélique Pat Robertson qui avait incité à tuer le Président Chavez, le Nonce Apostolique a senti le besoin d’intervenir. Il a rappelé que les positions du cardinal ne répondaient pas à des consignes reçues du Vatican, mais qu’il avait tout de même le droit, comme tout citoyen d’exprimer son point de vue. Une attitude plutôt compréhensive et pour le moins contrastante avec celle prise à l’endroit de bien des prêtres engagés auprès des défavorisés dans leur lutte pour une société juste. On n’a qu’à penser à l’attitude du pape Jean-Paul II à l’endroit du père Ernesto Cardenal, alors ministre de la culture dans le gouvernement sandiniste. ( http://www.ernestocardenal.org/index.php )

Justement, ce dernier, lors d’une rencontre internationale des poètes, célébrée au printemps dernier au Venezuela, a eu l’occasion de passer plusieurs heures avec le Président Chavez et de prendre contact avec divers milieux sociaux et intellectuels. Dans un article publié à son retour au Nicaragua ( http://www.alternatives.ca/article1838.html ), il raconte qu’au Venezuela se vit une Révolution profonde et que déjà des effets importants se voient : l’alphabétisation fait des bonds de géants, les services de santé arrivent dans les milieux les plus défavorisés, des centres de formation de médecins et d’intervenants sociaux se multiplient. Le peuple participe toujours plus aux discussions et décisions. Le Président Chavez anime quotidiennement une émission de radio qui lui permet de s’entretenir directement avec les gens :ces derniers appellent pour poser des questions ou formuler des commentaires et lui, réagit et explique. Un véritable dialogue qui dure parfois des heures. Ce que peu savent à l’extérieur du pays c’est que près de 80% de la population l’appuie et, chose rare dans nos pays, l’armée est également avec lui. C’est d’ailleurs grâce à l’appui de l’un et de l’autre, que les putschistes, en 2003, ont dû abandonner rapidement le pouvoir quelques jours à peine après l’avoir pris. Cette révolution, qui n’en est encore qu’à ses débuts, donne naissance à une société qui favorise les droits des pauvres et des défavorisés. Ils sont les premiers bénéficiaires de cette révolution qui leur apporte dignité et respect, alphabétisation et santé, responsabilité et participation. Tout cela également dans le respect des autres.
( http://www.legrandsoir.info/article.php3?id_article=2040 )

Cette situation d’une Église profondément divisée dans son engagement pour la justice n’est pas sans soulever la question suivante : serait-ce que l’Église se laisse récupérer dans sa tête par les tenants du pouvoir néo-libéral et dans sa base par les tenants du pouvoir socialiste? Il n’y a pas de doute que la récupération des uns et des autres fait partie des réalités possibles. Toutefois, il y a certains points de repères qui ne mentent pas : la fidélité aux plus pauvres et défavorisés de nos sociétés, la capacité de dénoncer l’hypocrisie, la corruption, les injustices, non seulement de ceux qui nous entourent et nous dirigent, mais encore des systèmes politiques et économiques qui portent en eux le germe des inégalités, des injustices et de bien des conflits.

Lorsque je lis le Sermon sur la montagne, appelé également celui des Béatitudes, et que je médite les invectives de Jésus contre les pharisiens que nous rapporte l’évangéliste Mathieu au Chapitre 23 de son Évangile, force m’est donnée de reconnaître, en Ernesto Cardenal et en tous ceux qui comme lui donnent leur vie pour qu’il y ait plus de justice à l’endroit des pauvres et des défavorisés, d’authentiques disciples de Jésus. S’il a participé au gouvernement sandiniste, ce ne fut pas les yeux fermés. Il a eu le courage de dénoncer l’hypocrisie et la corruption de plusieurs de ceux-là même avec qui il travaillait? Par sa vie et ses écrits il demeure à proximité des pauvres de la terre et un ferment d’espérance d’un monde porteur de soleil pour tous les humains?

Entre Jésus et le Sanhédrin, je choisis Jésus. Entre l’Église militante au service de la justice et la Hiérarchie au service des privilégiés, je choisis l’Église militante au service de la justice.

Oscar Fortin

samedi 26 octobre 2013

L'ÉGLISE CATHOLIQUE À LA CROISÉE DES CHEMINS




Avant le conclave les deux hommes, Marc Ouellet avec le parapluie et Jorge Bergoglio à la plue battante, marchent sur la Place St-Pierre. Le premier rêve être Pape, le second le deviendra. Deux manières d'être Église.



UN CHOIX FONDAMENTAL S'IMPOSE

 

D'ABORD UNE ÉGLISE ENRACINÉE DANS LE POUVOIR POUR DIRIGER

Ce titre eut pu coiffer bien des articles tout au long de l’histoire de l’Église à travers le temps. Ce n’est donc pas d’aujourd’hui qu’elle est à la croisée des chemins.  Toutefois, cette fois-ci, les choix sont plus radicaux, ils touchent plus profondément la doctrine et la foi. Sur la photo qui coiffe le présent article, on y voit le prêtre poète, Ernesto Cardenal, que le pape Jean-Paul II avait sermonné à son arrivée à l’aéroport de Managua, Nicaragua. La seconde photo est celle du cardinal Canizarés. Deux églises, deux mondes.

L’Église institution en est arrivé à un point tel, dans sa doctrine et l’exercice de ses cultes,  que sa crédibilité n’y est plus. Cette Église institution telle qu’elle se présente à travers ses cardinaux, ses nonces apostoliques, ses évêques, tous enveloppés de rouge ecclésiastique, bien empressé, ne répond plus aux aspirations et aux attentes d’une humanité dont le rouge qui la couvre est plus souvent celui du sang. Cette Église, quoi qu’on en dise, résiste toujours aux changements, pour ne pas dire à la conversion qui s’impose. Elle n’est pas prête à troquer ses habits impériaux pour ceux d’une humanité en quête de justice et de respect. Toutefois, des vents forts soufflent pour les en dépouiller. Jusqu’à temps pourront-ils leur résister?




OU UNE ÉGLISE ENRACINÉE DANS LE PEUPLE POUR SERVIR ET TÉMOIGNER

L’autre Église, celle dont on parle peu, est déjà à l’œuvre dans plusieurs milieux de vie, à travers le monde, mais de façon particulière en Amérique latine.

Dans les derniers jours du Concile, le 16 novembre 1965, quarante évêques, en majorité latino-américains, se sont réunis dans une catacombe de Rome sous l’impulsion de dom Helder Camara et ils ont signé ce qui s’est appelé le « Pacte des catacombes » . Un geste profondément prophétique qui indique la direction à prendre pour que l’Église institution retrouve son âme. Je vous invite à lire au complet le contenu de ce pacte dont je me permets d’en relever quelques extraits.

1. Nous essaierons de vivre selon le mode ordinaire de notre population en ce qui concerne l’habitation, la nourriture, les moyens de locomotion et tout ce qui s’ensuit. Cf. Mt, 5, 3 ; Mt, 6, 33s ; Mt, 8, 20.
2. Nous renonçons pour toujours à l’apparence et à la réalité de richesse spécialement dans les habits (étoffes riches, couleurs voyantes), les insignes en matière précieuse (ces signes doivent être en effet évangéliques). Cf. Mc, 6, 9 ; Mt, 10, 9s ; Actes, 3, 6. Ni or ni argent.
3. Nous ne posséderons ni immeubles, ni meubles, ni comptes en banque, etc., en notre propre nom ; et s’il faut posséder, nous mettrons tout au nom du diocèse, ou des œuvres sociales ou caritatives. Cf. Mt, 6, 19-21, Lc, 12, 33s.
5. Nous refusons d’être appelés oralement ou par écrit par des noms et des titres signifiant la grandeur et la puissance (Éminence, Excellence, Monseigneur). Nous préférerons être appelés du nom évangélique de Père.
6. Nous éviterons, dans notre comportement, nos relations sociales, ce qui peut sembler donner des privilèges, des priorités ou même une préférence quelconque aux riches et aux puissants (par exemple par des banquets offerts ou acceptés, par des services religieux). Cf. Lc, 13, 12-14 ; 1 Cor, 9, 14-19).
9. Conscients des exigences de la justice et de la charité et de leurs rapports mutuels, nous essaierons de transformer les œuvres de « bienfaisance » en œuvres sociales basées sur la charité et la justice qui tiennent compte de tous et de toutes les exigences, comme un humble service des organismes publics compétents. Cf. Mt, 25, 31-46 ; Lc 13, 12-14, et 33s.
10. Nous mettrons tout en œuvre pour que les responsables de notre gouvernement et de nos services publics décident et mettent en application les lois, les structures et les institutions sociales nécessaires à la justice, à l’égalité et au développement harmonisé et total de tout l’homme chez tous les hommes et par là à l’avènement d’un autre ordre social, nouveau, digne des fils de l’homme et des fils de Dieu. Cf. Actes, 2, 44s ; Actes, 4, 32-35 ; Actes, 5, 4 ; 2 Cor, 8 et 9 ; 1 Tim, 5, 16.
11. La collégialité des évêques trouvant sa plus évangélique réalisation dans la prise en charge commune des masses humaines en état de misère physique, culturelle et morale – deux tiers de l’humanité – nous nous engageons :
   à participer, selon nos moyens, aux investissements urgents des épiscopats des nations pauvres ;
   à demander ensemble, au niveau des organismes internationaux, en témoignant toujours de l’Évangile, comme l’a fait le Pape Paul VI à l’ONU, la mise en place de structures économiques et cu1turelles qui ne fabriquent plus de nations prolétaires dans un monde de plus en plus riche, mais permettent aux masses pauvres de sortir de leur misère.

Après 48 ans de ce pacte, la figure visible de l’Église institution n’a guère changée. Il faut retourner dans les pays du tiers-monde pour y retrouver de ces témoins d’Église des pauvres pour les pauvres. Déjà nous connaissons le témoignage de Mgr Oscar Romero. Moins connus sont ces nombreux prêtres religieux et laïcs engagés, sous l’inspiration de la théologie de libération, dans les milieux les plus défavorisés. Ils sont ceux-là mêmes que le pape Jean-Paul II  a voulu bâillonner avec l’aide de Joseph Ratzinger, devenu par la suite pape Benoît XVI, puis pape émérite. Sur cette photo nous voyons le pape J.P. II sermonner le père Ernesto Cardenal, alors ministre de la culture. Il vaut la peine d’aller au lien plus haut donné sur ce prêtre pour y lire ce qu’il raconte de cette visite du pape.



Un nouveau pacte des catacombes?


Dom Pedro Casaldàliga, évêque émérite de la Prélature de São Félix de Araguaia (Mato Grosso) a publié, en mars 2009, un article pouvant être lu comme un second pacte des catacombes. En voici quelques extraits :

(…) La grande crise économique actuelle est une crise globale de l’humanité qui ne peut être résolue par aucune forme de capitalisme, car un capitalisme humain n’existe pas. Le capitalisme en lui-même reste toujours homicide, antiécologiste et suicidaire. On ne peut servir en même temps le dieu des banques et le Dieu de la Vie, ni conjuguer ensemble la toute-puissance et l’usure avec la convivialité fraternelle. La question centrale est la suivante : s’agit-il de sauver le système ou s’agit-il de sauver l’humanité? C’est dans les grandes crises que se trouvent les grandes opportunités. En chinois, le mot « crise » a deux sens : la crise comme danger et la crise comme opportunité.

Avec l’Église, nous voulons vivre, à la lumière de l’Évangile, la forte passion de Jésus pour le Royaume. Nous voulons être l’Église de l’option pour les pauvres et devenir communauté œcuménique, mais aussi macro œcuménique. (…)Le Dieu dans lequel nous croyons, celui que Jésus appelait Père, ne peut être en aucune façon celui des fondamentalismes, de l’exclusion, des inclusions absorbantes et de l’orgueil prosélyte. Faire de notre Dieu le seul Dieu véritable, cela a assez duré. « Mon Dieu me laisse-t-il rencontrer Dieu? ». (…) L’Eglise sera prophétique dans ses annonces, ses dénonciations et sa façon de consoler. Comme le disait Pie XI, la politique vécue par tous les chrétiens et toutes les chrétiennes sera « l’expression la plus élevée de l’amour fraternel ».

On peut lire l’ensemble de l’article en suivant le lien donné plus haut.

QU’EN EST-IL DU PAPE FRANÇOIS?

Il ne fait aucun doute dans mon esprit que le pape François appartient, quant à son mode de vie et à sa proximité avec les plus marginalisés, au second groupe, celui des catacombes.

Toutefois, à regarder de près ceux qu’il nomme pour le conseiller et pour diriger les différents dicastères de l’Église, il donne plutôt l’impression de quelqu’un qui veut garder l’Église institutionnelle là où elle est.  

L’Opus Dei qui n’a pas la réputation d’être pauvre avec les pauvres se voit confier de nombreuses responsabilités à travers plusieurs de ses membres. C’est le cas pour les comités visant la transformation de la banque du Vatican. C’est le cas pour le comité visant la transformation de la gouvernance de l’État du Vatican. C’est également le cas avec son comité du G-8 pour le conseiller sur la réforme de la Curie.


Avec le cardinal MARADIAGA comme coordonnateur, les conservateurs et les adeptes du statu quo peuvent dormir tranquilles. Il est là pour veiller au grain.

Il ne faut pas oublier qu’il est le cardinal qui a participé directement au coup d’État militaire au Honduras, en juin 2009, et qui considère, sans plus de nuance, le socialisme du XXIe siècle comme étant le marxisme qui a caractérisé, au siècle dernier, les États de l ‘Union soviétique. 

Pour moi, il est l’ombre qui plane sur le Vatican et qui sait utiliser toutes les opportunités que lui donnent ses fonctions de coordonnateur pour se faire voir et se positionner pour une éventuelle élection à la papauté. Comme pilote, il sait voler, comme musicien, il sait jouer les notes pour ses compositions, et comme politicien, il sait utiliser les moyens qu’il faut pour être toujours du côté des solutions plutôt que du côté des problèmes.

Enfin, la nomination, comme secrétaire d’État, de Pietro Parolin, également lié à l’Opus Dei, n’augure rien de bon pour les grands changements, tant dans les politiques du Vatican à l’endroit des puissances de l’Occident  que dans ceux relatifs au système des nonciatures apostoliques, véritables contre signe d’une Église pauvre avec les pauvres.

Il revient tout juste de Caracas où il agissait, depuis 2008,  comme chef de la  Nonciature apostolique.  Sa pensée idéologique rejoint parfaitement celle du cardinal MARADIAGA, bon ami de Washington et des oligarchies nationales. Sur ces deux personnages, je vous invite à lire les quelques articles écrits sur le sujet.


Faut-il voir dans ces nominations un pape « rusé » qui « sait manœuvrer » ou un pape « naïf et pécheur »  comme il l'a lui-même signalé dans son entrevue avec les jésuites.

On ne peut certes pas reprocher au pape François son engagement personnel et le témoignage de simplicité qui rayonne de sa personne. Mais pour le reste, faudra-t-il attendre une seconde « Pentecôte » ou un « tsunami » au sein même du Vatican?

Oscar Fortin
Québec, le 26 octobre 2013

dimanche 30 janvier 2005

LA MÉDAILLE DE LA LIBERTÉ REÇUE PAR JEAN-PAUL II DES MAINS DE BUSH


G.W. BUSH a remis avec un certain décorum la médaille de la LIBERTÉ à Jean-Paul II, reconnaissant ainsi le rôle important qu’il a joué au service de cette « liberté » dont son Administration se fait l’apôtre un peu partout dans le monde. Hommage qu’a reçu avec humilité le Saint-Père. Cette remise se fait au moment même où les États-Unis se préparent à célébrer en grande pompe les funérailles de l’ex-président des États-Unis, Ronald Reagan, avec qui Jean-Paul II a entretenu des relations privilégiées et que Bush a qualifié, pour sa part, de mentor spirituel et politique de son Administration.

L’importance de l’évènement, en raison des personnages impliqués, ainsi que la notion même de liberté qui prend autant de sens qu’il y a d’idéologies, de groupes sociaux et de croyances religieuses nous incitent à questionner le sens de cette liberté dont le président Bush a honoré Jean-Paul II. Ne sommes-nous pas en droit de nous demander de quelle liberté s’agit-il, liberté de qui et pour qui ? Rejoint-elle vraiment cette liberté à laquelle nous convie le Nazaréen: « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité et la vérité fera de vous des hommes libres. » (Jn. 8,31-32). N’est-il pas quelque peu paradoxal que la remise de cette médaille de la liberté soit faite par celui-là même qui a couvert d’un mensonge énorme l’invasion de l’Irak dont les morts se comptent à ce jour par centaines de milliers et dont le mentor politique a été, pour sa part, le principal instigateur de l’ « Irangate »? On se souviendra de toutes les magouilles financières et autres qui ont été utilisées, à cette époque, pour camoufler le financement de ces mercenaires regroupés sous la bannière des « Contras ». Un scandale qui aurait pu conduire à la destitution du président Reagan et embarrasser certains gestionnaires de la « Banque du Vatican ».

Ma réflexion ne se veut pas un retour sur la liste des horreurs commises « au nom de cette liberté ». Inutile de rappeler le Chili de Pinochet, l’Argentine des généraux, les conflits sanglants au Salvador, au Nicaragua, au Guatemala, les tentatives d’invasion de Cuba et le maintien d’un blocus économique criminel qui dure depuis plus de 45 ans, l’invasion de la Grenade de même que les dizaines de dictatures entretenues dans les bonnes grâces de l’Empire un peu partout à travers le monde. Ce sont des milliers de morts, de prisonniers, de torturés et d’enfants laissés orphelins dont il faudrait compter l’histoire. À tout cela, il faudrait mentionner la pauvreté de millions de personnes soumises aux lois du marché, fixées par les conglomérats qui disposent dans ces domaines de la plus entière liberté. Il ne faut surtout pas contraindre ces derniers à des restrictions de nature à ralentir leur développement et leur rendement financier. Ils ont en horreur des mesures sociales dans les secteurs de la santé, de l’éducation, de l’environnement, pour ne mentionner que ceux-là. Leur liberté est celle qui doit prédominer sur toutes les autres.

Ceci dit, je voudrais plutôt interpeller ceux et celles qui se disent les porteurs des valeurs fondamentales du christianisme et dont la mission est d’en témoigner sans équivoque. Nous savons le rôle important joué par bon nombre de nos évêques et cardinaux auprès des régimes répressifs de l’Amérique latine. Si le Salvador a eu son martyr en la personne de Mgr Romero, le Brésil son apôtre avec Don Elder Camera, le Chili son défenseur du peuple avec le cardinal Sylva Enriquez, il faut reconnaître que la grande majorité de l’Épiscopat latino-américain est plutôt un fief conservateur sur le plan religieux et un allié fiable des régimes répressifs et des gouvernements d’idéologie néolibérale. Nous n’avons qu’à penser au rôle important joué par le cardinal Ovando du Nicaragua qui a été un allié actif de Ronald Reagan dans sa lutte contre le gouvernement sandiniste. Il ne s’est fait aucun scrupule de son engagement politique en appui aux orientations de Washington et aux activités terroristes des « contras ». Le discours de la non violence et de la conversion des cœurs avait laissé la place au discours de lutte contre le communisme et pour le renversement du gouvernement sandiniste. Ce n’est pas pour rien qu’il organise des célébrations spéciales pour signaler la mort de Ronald Reagan. Aujourd’hui, plus que jamais, il y a des Ovando dans tous les pays de l’Amérique latine.

Qui ne se souvient de la visite de Jean-Paul II au Chili, plutôt silencieux sur les crimes de Pinochet, alors que celle réalisée au Nicaragua s’est amorcée à l’aéroport même où il en a profité pour sermonner devant les caméras du monde entier le père Ernesto Cardenal, membre influent du gouvernement. Trois autres prêtres participaient également à ce gouvernement et y occupaient des postes ministériels importants. L’objectif d’un tel gouvernement était d’assurer la santé à tous, rendre l’éducation accessible au plus grand nombre et s’assurer que les intérêts du peuple soient respectés et développés. Comment la lutte contre ce « communisme compris à la Reagan » pouvait-elle être plus importante et porteuse de plus de liberté que celle visant la libération de tout un peuple de l’analphabétisme, des injustices, de la pauvreté et de la dépendance ? Qu’a-t-elle en commun cette liberté d’un peuple avec celle dont l’administration Bush honore Jean-Paul II ?

La catholicité, dans son sens universel, dont les Églises se targuent tant, qu’est-elle devenue ? Qu’ont-ils à dire ces deux tiers de l’humanité qui croupissent sous la misère et la pauvreté ? Où est-elle leur liberté ? Où sont-ils ceux et celles qui s’identifient à cette tranche d’humanité et qui prennent en leur nom la parole pour parler aussi de LIBERTÉ, mais cette fois de cette liberté qui affranchit et permet à chaque être humain, à chaque personne humaine d’occuper toute la place à laquelle elle a droit ? Où sont-ils ces prophètes qui ont le courage de prendre la parole pour dénoncer les hypocrisies, les manipulations, les mensonges déguisés en vérité, les lois et les conventions qui génèrent et entretiennent la discrimination et l’injustice ? On se rencontre entre grands et puissants, on se fait de petites remontrances pour mieux se donner bonne conscience et à la fin on se retrouve pour célébrer des réconciliations et se distribuer des médailles. Le langage des béatitudes et celui contre le pharisaïsme sous toutes ses formes ne trouvent pratiquement plus d’écho: la diplomatie et la délicatesse entre alliés étant de mise.

Nous avons évidemment des prophètes, de vrais prophètes. Nous pouvons penser à Gandhi, à Martin Luther King, à Salvador Allende, à l’abbé Pierre, à Mgr Romero, à Ernesto Cardenal, aux théologiens de la libération dont plusieurs ont payé de leur vie leur témoignage, à Nelson Mandela et à combien d’autres au Moyen-Orient, en Asie, en Afrique et en Amérique. Sauf quelques rares exceptions, ces prophètes sont soit condamnés au silence, soit emprisonnés ou encore tout simplement exécutés comme ce fut récemment le cas à l’Université de San Salvador avec l’assassinat de sept jésuites et de deux laïcs. Déjà on avait passé par les armes l’évêque du lieu, Mgr Romero et combien d’autres avant lui.

On peut se demander, à la lumière de tout ce qui se passe aujourd’hui, si Jésus se serait prêté à pareil compromis. Aurait-il accepté de partager une même médaille de liberté avec ce Vernon Walters, ex-sous-directeur de la CIA, celui-là même qui donna son aval à Pinochet pour aller de l’avant avec le Plan Condor et qui allait devenir dans les années suivantes l’informateur officiel de Reagan auprès de Jean-Paul II? Lui aussi a été honoré de cette médaille de la liberté.

Une méditation sur la deuxième tentation de Jésus au Désert aurait sûrement conduit à une autre approche.



Oscar Fortin

dimanche 16 janvier 2011

LA BÉATIFICATION DE JEAN-PAUL II

UNE BÉATIFICATION QUI NE REJOINT PAS TOUT LE MONDE DE LA MÊME MANIÈRE, MÊME PAS LES CROYANTS QUI SONT SOUVENT TRÈS LOIN IDÉOLOGIQUEMENT LES UNS DES AUTRES. UNE BÉATIFICATION QUI EN RÉJOUIRA CERTAINS ET EN LAISSERA D’AUTRES DANS LA PLUS TOTALE INDIFFÉRENCE. MAIS AUSSI UNE BÉATIFICATION QUI N’EST PAS SANS SOULEVER DE SÉRIEUSES QUESTIONS SUR LES ENGAGEMENTS POLITIQUES DE JEAN-PAUL II ET DE SES LIENS PRÉVILÉGIÉS AVEC LES ADMINISTRATIONS AMÉRICAINES.

 


1. 1. La joie de gens humbles et sincères


Il ne fait pas de doute que la Béatification de Jean-Paul II, comble de joie des milliers d’admirateurs et d’admiratrices qui l’ont vu ou suivi dans ses bains de foule lors de ses nombreux voyages à travers le monde. À n’en pas douter, il était investi d’un charisme qui lui gagnait facilement l’admiration et la sympathie des gens humbles, des gens de bonne foi, tous heureux et toutes heureuses de voir et d’entendre de si près l’homme et le pasteur. Sous bien des aspects, il était devenu une « star » comme le deviennent les chanteurs, les groupes musicaux, les grands sportifs, les vedettes de cinéma. Sa personnalité et son charisme en faisaient naturellement un personnage qui atteignait le sommet de sa forme lorsqu’en présence de foules enthousiastes.

1. 2. La joie de croyants intégristes et traditionnalistes

Cette béatification réjouira particulièrement ceux et celles dont la foi s’exprime et se reconnaît davantage dans les formes traditionnelles de l’Église que dans celles, plus modernes, générées par Vatican II. Jean-Paul II aura su mettre à l’ombre certaines réformes pour redonner de la vigueur à des formes plus traditionnelles de la pratique religieuse. Sur le plan doctrinal, il a mis à l’avant scène de ses grands combats, entre autres, les contraceptifs, le mariage des personnes de même sexe, l’avortement, le mariage des prêtres, l’ordination des femmes, le communisme et la théologie de libération. Sur le plan administratif, il n’aura pas donné beaucoup de substance à la collégialité, voulue par Vatican II. Pendant ses 27 années de son Pontificat, il aura renouvelé presqu’en totalité l’ensemble des évêques et des cardinaux. Inutile de dire que les orientations doctrinales et pastorales de ces nouveaux élus correspondaient, autant faire se peut, à celles du Pape. D’ailleurs, à partir de 1989, tous les élus à ces fonctions devaient faire un serment dans lequel ils reconnaissent, même sur des questions non définitivement clarifiées, « qu’ils adhèrent aux doctrines énoncées par le Pontife Romain ou par le Collège des Évêques, lorsqu’ils exercent le magistère authentique, même s’ils n’entendent pas les proclamer par un acte définitif. » Tout, en somme, pour rassurer et plaire aux tendances les plus conservatrices de l’Église et faire taire toute dissension au sein de l’épiscopat. Plusieurs y verront une influence directe de l’Opus Dei dont la présence est grande au Vatican et que certains considèrent comme la main cachée qui décident des nominations, y incluse de celle des papes. En somme, le pouvoir avec tout ce qu'il y a de plus humain, mais aussi, de plus malsain.

1. 3. L’indifférence d’un grand nombre

Pour plusieurs autres, il faut le dire, cette béatification, comme toutes les autres, ne signifie vraiment plus rien. C’est là une pratique héritée de siècles passés qui ne cadre plus avec les temps que nous vivons. D’ailleurs, quelle crédibilité peut-elle avoir alors qu’elle laisse de côté de véritables martyrs comme c’est le cas de Mgr Romero au Salvador et de nombreux autres prêtres et laïcs, assassinés pour la cause de leurs engagements, au nom des Évangiles, auprès des pauvres, et qu’elle a déployé un zèle rarement vu pour placer sur les autels le fondateur de l’Opus Dei, Josemaría Escrivá de Balaguer, proche de Franco et de dictateurs latino-américains?

Les gens ne sont pas sans se rendre compte qu’il y a là, comme dans tous les pouvoirs, des jeux de coulisse, d’influence qui conduisent certains, plus vite que d’autres, aux honneurs d’une médaille, d’une promotion honorifique et, dans le cas de l’Église, d’une béatification et d’une canonisation. Cette procédure de l’Église n’a pas pour effet de modifier le sort réservé aux défunts dans l’autre monde où les conduit leur destin. S’ils sont avec Dieu, ils y demeurent, et s’ils n’y sont pas, ils ne le seront pas plus avec la béatification. L’objectif est de donner des modèles de vie au monde, mais cela ne peut se faire sans qu’interviennent des considérations idéologiques et, du fait même, partisanes. Le prêtre ou l’évêque assassiné en Pologne par des communistes sera vite considéré comme un martyr à imiter. Par contre, ce même prêtre ou évêque assassiné par des dictatures militaires latino-américaines sera plutôt considéré comme suspect. En faire un exemple de foi serait malsain pour la communauté.

1. 4. Des engagements politiques discutables

Un des points fort discutable du règne de Jean-Paul II est celui du rôle politique qu’il a joué en Amérique latine. Il aura été un ardent collaborateur des politiques du président Reagan, entre autres, dans sa lutte contre le gouvernement Sandiniste et les forces révolutionnaires dans les autres pays de la région. On se souviendra de sa visite au Nicaragua, en 1983, où il s’est présenté comme un véritable chevalier qui allait remettre ce pays sur la voie de la démocratie et de la liberté. Les trois prêtres, participant à ce gouvernement à des postes ministériels importants (éducation, culture, relations extérieures) et cautionnant par leur présence, toujours selon Jean-Paul II, le caractère "soi disant" communiste et athée de ce dernier, seraient mis au pas. Comment ne pas se souvenir de ce ministre de la Culture, ce prêtre poète, Ernesto Cardenal, qui l’attendait à sa descente d’avion? Agenouillé pour recevoir sa bénédiction, il a plutôt eu droit à une remontrance et à une démonstration d’autorité qui ne témoignait pas beaucoup du bon pasteur que nous présente le Jésus des Évangiles. Quant à la célébration eucharistique, devant des dizaines de milliers de personnes, elle ne fut guère mieux. Son discours, inspiré par les opposants au régime, devenait tout autant une insulte pour les partisans et partisanes du gouvernement et qu’une ingérence inacceptable pour le gouvernement. Il n’a eu aucun mot pour condamner les « contras », cette force de mercenaires, financée par le gouvernement Reagan et l’Irangate, cherchant à renverser le gouvernement sandiniste. La veille, seize personnes avaient été tuées par ces mercenaires et les mères de ces victimes souhaitaient que le Pape leur dise quelques mots d’encouragement et prie pour leurs fils et leurs filles tombées sous les balles de ces mercenaires. Il n’en fut rien. La cérémonie s’est terminée dans la confusion et il est vite reparti bredouille prendre son avion. Ces croyants et croyantes n’avaient pas reconnu le messager de l’Évangile, mais celui de Reagan.

Le père Ernesto Cardenal a raconté par la suite cette visite pas tout à fait comme les autres. Un récit fort intéressant à lire sous le lien placé plus haut.

Un autre moment fort aura été sa visite à Santiago du Chili, en 1987, toujours sous la direction du dictateur Augusto Pinochet. Le monde était en attente d’un Jean-Paul II capable, comme il l’avait été en Pologne, de parler haut et fort. Il s’attendait qu’il dénonce ces milliers d’assassinats, ces dizaines de milliers de torturés, de prisonniers et d’expatriés. Il a plutôt parlé du respect des libertés fondamentales, une manière bien diplomatique de ne pas entrer dans les détails. Le peuple Chilien s’attendait à ce qu’il parle de la démocratie, bafouée depuis 1973. Il n’en fut rien. Il a plutôt réservé une bénédiction spéciale à Pinochet et à ses proches.

Dans ses interventions publiques il s’est fait très discret. Si ce n’eut été de cette intervenante, lors de la messe papale, qui, laissant soudainement de côté le texte qu’on lui avait préparé, se mit à raconter au Saint-Père la douleur d’un peuple qui avait été victime d’un coup d’État militaire suivi d’une répression sanglante comme jamais auparavant, personne n’aurait entendu parler des arrestations arbitraires, des assassinats, des disparitions, des tortures, des emprisonnements et des dizaines de milliers d’expatriés. La foule a applaudi comme si une rosée du matin leur tombait dessus. Cette femme avait dit ce que Jean-Paul II n’avait osé dire, lui qui s’était pourtant montré si brave devant le peuple du Nicaragua et si courageux devant les dirigeants de sa Pologne natale.

Inutile de dire que tous ces beaux personnages sur la tribune d’honneur ne savaient plus où se mettre. Il fallait que ce soit cette femme toute frêle qui dise ces choses au risque même de sa propre sécurité.

1. 5. La Médaille de la liberté

C’est sans doute cette collaboration apportée aux politiques des États-Unis dans le monde et particulièrement en Amérique Latine et en Union Soviétique qui lui aura mérité cette médaille de la liberté que G.W. Bush lui a remise lors d’une visite planifiée à cette fin au Vatican, en 2001. Les partisans de ce type de liberté s’en sont réjouit, mais ceux qui en sont les victimes et les exclus, n’ont pu qu’en être profondément tristes. Le Seigneur n’a-t-il pas dit que « seule la Vérité vous rendra libre », mais voilà que cette médaille est remise par celui-là même qui allait mentir ouvertement au monde pour justifier l’invasion de l’Irak. Un mensonge qui s’ajoutait à bien d’autres.

CONCLUSION

Jean-Paul II est certes un monument que l’histoire ne saurait ignorer. Bien des questions demeurent toutefois sans réponse et bien des interventions demandent des éclaircissements. Le temps permettra d’y voir plus clair. Il est toutefois dommage qu’il ait demandé, avant de mourir, que l’on détruise ses archives personnelles. Sans doute une source d’information importante pour comprendre ces moments de l’histoire à laquelle il a été si étroitement associé.

Pour sa part, Benoît XVI a été particulièrement pressé de procéder à cette béatification, dérogeant ainsi à la règle qui prévoit un délai de 5 ans avant d’entreprendre toute procédure de béatification et de canonisation. Bien des croyants s’interrogent sur le pourquoi de cette urgence. À ce que nous sachions, il n'y a pas feu dans la demeure ni de quoi justifier pareille dérogation à la procédure. Alors, d’où vient donc cette urgence?

Entre temps, le peuple du Salvador a déjà béatifié et canonisé Mgr Oscar Romero, mort sous les balles de militaires obéissant aux ordres de leurs supérieurs. Il était et vivait avec les pauvres et sa parole portait leurs souffrances et inspirait leur espérance.
Oscar Fortin

Québec, le 16 janvier 2011

Articles sur J.P. II du même auteur sur internet

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samedi 27 octobre 2012

JEAN-PAUL II ET BENOÎT XVI



DES ALLIÉS INCONDITIONNELS DE L’EMPIRE


Je suis croyant de la foi catholique et c’est avec une certaine gêne empreinte de colère et de honte que je dénonce cette alliance scandaleuse de la Papauté avec les forces de l’Empire qui domine actuellement le monde. Même si les églises se vident et que de nombreux croyants ont fait leur deuil d’une institution dans laquelle leur foi évangélique ne se reconnait plus, le Vatican avec toutes ses institutions et, tout particulièrement, le Pape continuent d’avoir une grande influence dans l’opinion occidentale. Il est une force que les pays de l’Occident, dits chrétiens, préfèrent avoir avec eux. Or ce que font les pays de l’Occident, l’Empire, va tout à l’opposé de la voie tracée et enseignée par Jésus de Nazareth.

DE QUEL EMPIRE S’AGIT-IL ?

Peu de personnes doutent, aujourd’hui, du fait que nous vivons dans un monde dominé par la puissance d’un empire qui se révèle tout autant par la force de ses armements les plus sophistiqués que par sa main mise sur les richesses et les systèmes financiers qui contrôlent l’économie des peuples. Un véritable Empire qui commande les principaux leviers des pouvoirs politiques, économiques, médiatiques, judiciaires et financiers.

Il s’agit, pour l’essentiel, des grandes oligarchies qui s’imposent aux principaux gouvernements de l’Occident et du monde. Leurs pouvoirs s’expriment politiquement et prioritairement à travers le gouvernement des États-Unis, celui d’Israël et par ceux qui en sont les principaux alliés que sont la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, le Canada, l’Italie et l’Espagne. Inutile d’ajouter que ce modèle de domination s’étend à toutes les oligarchies qui ont mainmise sur les institutions politiques, économiques, médiatiques et culturelles de leurs propres pays.

Au cœur de cet Occident, dit chrétien, il y a le Vatican, dominé par la figure de la papauté. Au cours des 33 dernières années, 1978-2012, la papauté a joué un rôle politique particulièrement intense, d’abord dans la lutte contre le communisme de l’Union Soviétique et, par la suite, dans celle contre les mouvements sociaux et politiques des pays du tiers-monde qui cherchent à briser l’hégémonie des oligarchies sur leur propre devenir. Dans ces deux cas, le Vatican et la Papauté ont été des alliés fiables tout autant des Administrations Reagan, Clinton, Bush père, Bush-fils et d’Obama que des oligarchies.

Jean-Paul II


La figure de Jean-Paul II est à jamais liée à cette victoire de l’Occident sur le régime de l’Union Soviétique. Le président Reagan aura trouvé en lui un allié sur lequel il pouvait compter et nous pouvons en dire tout autant de Jean-Paul II à l’endroit du président Reagan. Tous les deux voulaient en finir avec le communisme et quoi de mieux que de joindre les ressources des uns et des autres pour y parvenir. Nous connaissons maintenant comment l’argent et l’information passaient par le Vatican pour rejoindre les mouvements subversifs en Pologne et plus officiellement le syndicat Solidarnosc. Nous connaissons la suite.

Cette collaboration s’est également poursuivie en Amérique latine, cette fois pour faire taire la voix des peuples réclamant plus de démocratie et de justice. De nombreux prêtres et chrétiens, inspirés par les documents du Concile Vatican II (1965), par ceux de Medellín (1968) et par les réflexions développées par les théologiens de la libération se retrouvaient au cœur de ces remises en question du système qui enfermait les peuples dans la pauvreté. Il y a donc eu tout un pan important de l’Église qui s’est engagé avec les pauvres pour transformer ce système générateur de pauvreté, d’analphabétisme, de discrimination, d’autoritarisme et d’injustice.

C’est ce que l’Unité populaire, au Chili, sous la présidence de Salvador Allende s’était proposé dans les années 1969 à 1973. Ce fut également ce que les Sandinistes, sous la direction de Daniel Ortega, s’étaient également proposé, fin des années 1970 et début des années 1980. Dans de nombreux autres pays, la conscience des peuples prenait de plus en plus de vigueur sous l’influence d’organisations sociales, mais aussi d’une Église populaire toujours plus présente  et  porteuse d’une compréhension nouvelle de l’engagement de foi. Les oligarchies et  l’Empire n’aimaient pas beaucoup ça.

Encore là, ils ont trouvé danse la Papauté, incarnée, par J.P. II, une collaboration qui s’est faite d’autant plus engagée que ces divers mouvements des peuples ont été vite placés sous le vocable de « communisme ». C’était donc, pour ce dernier, la poursuite d’un même combat. Un combat, sans doute plus facile puisqu’il serait en mesure de faire appel à son autorité papale pour remettre ses pasteurs et ouailles dans le droit chemin de l’obéissance et de la pratique sacramentelle et religieuse de la foi.

 
On se souviendra de son voyage au Nicaragua. Il était alors un allié de Reagan qui soutenait les Contras, mercenaires à la solde de l’Administration étasunienne, pour combattre les Sandinistes. Rien de mieux, pour saisir le sens de cette visite, que de lire ce que nous en dit un des principaux acteurs de cet évènement, le père Ernesto Cardenal, alors ministre de la Culture..





On se souviendra également de son passage au Chili où il s’est fait à la fois très conciliant avec le général Pinochet, ce dictateur sanguinaire, et plutôt silencieux sur les crimes commis par ce dernier. Il était plus incisif et explicite lorsqu’il se trouvait devant les siens en Pologne. Il savait, alors, interpeller les autorités politiques et faire valoir les droits de ses concitoyens polonais.





Toute cette collaboration lui a valu de partager la médaille de la Liberté, haute distinction de reconnaissance offerte par la Présidence des États-Unis avec, entre autres, Vernon A. Walters, qui avait donné l’accord de la CIA au général Pinochet, dans les années 1974-1975, pour aller de l’avant avec l’opération Condor. Une initiative qui allait faire des milliers de morts et de disparus dans toute l’Amérique latine. C’est ce même Vernon Walters que Reagan avait délégué auprès de Jean-Paul II, fin 1979 début 1980, pour le tenir informé sur les politiques de la Maison Blanche en rapport avec l’Union Soviétique et l’Amérique latine. Comme on dit dans le langage des communications, il briefait Jean-Paul II, une fois par mois, lors de rencontres programmées à l’avance.

Un dernier point qu’il faut toutefois mentionné c’est sa condamnation de l’invasion de l’Irak par les États-Unis, en 2003. Ce fut  une condamnation qui n’avait rien pour mobiliser l’Église tout entière. Ce fut davantage une déclaration pour l’histoire que d’une véritable mobilisation de toute les instances ecclésiales, nonciatures, conférences épiscopales, prêtes et croyants pour dénoncer cette guerre. Rien de ces mobilisations dont il s’était montré capable dans ses luttes contre les contraceptifs, le mariage des personnes de même sexe et l’avortement. D’ailleurs, le fait qu’il n’ait pas été écouté ne l’a pas empêché de recevoir la « médaille de la liberté » des mains de celui qui avait utilisé le mensonge pour entrer en guerre contre le peuple irakien.  

Enfin, sa porte ne s’ouvrait pas facilement à ceux qui dérogeaient à ses consignes. Mgr Romero, porteur d’un rapport accablant sur les crimes commis au Salvador par les forces de l’ordre, avait dû patienter pendant des jours et ce n’est qu’en usant d’astuces qu’il est parvenu à obtenir une rencontre avec le pape pour lui remettre ce rapport qui ne sembla pas l’intéresser outre mesure. Le père Ernesto Cardenal, de passage à Rome, à l’automne 1978, avait demandé à rencontrer le pape. Ce fut en vain. Ce sera plus facile pour Lech Walesa. 


Benoît XVI


Sa personnalité est évidemment différente de celle de J.P. II, grand communicateur et homme d’action. Benoît XVI se fait moins flamboyant. Son charisme lui vient surtout de son intelligence et de sa capacité de manier les mots, les logiques, les systèmes de penser lui permettant de développer des doctrines en appui à ses engagements et à ses alliances. Il saura jongler avec les citations, les principes tout autant qu’avec les silences un peu, comme le jongleur fait danser ses anneaux dans tous les sens sans en perdre aucun.

Sa contribution au service de l’empire se révélera, entre autres, sur deux fronts particuliers : d’une part, celui de l’affermissement du lien entre islamisme et terrorisme, et d’autre part, celui du discrédit de la théologie de libération et de l’opposition institutionnelle de l’Église aux pays émergents de l’Amérique latine.

1— Islamisme et terrorisme

Nous nous souvenons tous du discours prononcé par le pape Benoît XVI, le 12 septembre 2006, à l'Université de Ratisbonne, devant des représentants du monde scientifique. Il avait alors cité l'empereur byzantin Manuel II Paléologue au XIVe siècle qui, s'adressant à « un Persan cultivé, » s’était exclamé : « Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu y trouveras seulement des choses mauvaises et inhumaines, comme son mandat de diffuser par l'épée la foi qu'il prêchait. »
Par cette citation qui a soulevé la colère des musulmans à travers le monde, le pape apportait de l’eau au moulin de la politique des États-Unis et de ses alliés à l’endroit des terroristes le plus souvent associés à l’islamisme. D’ailleurs, on peut se demander comment il a pu s’en tenir à cette seule référence, alors que l’histoire du christianisme est elle-même marquée par des histoires d’horreurs. Il y eut évidemment l’inquisition, mais aussi ces conquêtes coloniales qui se réalisèrent sous la bannière de la croix et de l’épée en Amérique latine et en Afrique. Plus près de nous, il y a ces guerres menées par les Administrations étasuniennes au nom du Bien, tel que défini par les intérêts de la grande puissance qui se réclame de la bénédiction de Dieu.
« En septembre 2002, George W. Bush dévoile dans un document officiel le programme de stratégie de sécurité nationale que son administration compte défendre. Il y réaffirme la volonté de son pays à gagner la guerre contre le terrorisme. Le président Bush affirme que la guerre au terrorisme ne fait que commencer. Il exprime son intention de privilégier l’action militaire, incluant les frappes préventives, pour gagner cette guerre. La doctrine Bush marque un virage important dans la politique étrangère américaine. Pour la première fois, les États-Unis annoncent qu’ils ne permettront pas que leur suprématie militaire soit défiée comme elle le fut pendant la Guerre froide. Cette doctrine redéfinit en profondeur la stratégie de défense américaine afin d’assurer qu’aucune attaque nucléaire, chimique, biologique, etc. — ne puisse être lancée contre les États-Unis. Dans cette optique, tout pays qui n’agit pas contre des groupes de terreur à l’intérieur de ses frontières sera dans un état de guerre virtuel avec Washington. Se basant sur le principe du droit à l’autodéfense, Bush fait de ces frappes un élément central de sa doctrine. L’intervention en Irak y trouve sa justification. Derrière cette vision, se dessinent aussi les visées des néoconservateurs qui souhaitent remodeler le Moyen-Orient »

À ce jour, Benoît XVI n’a jamais mis en question cette doctrine du bien et du mal telle que présentée par Bush-fils. Il n’a jamais développé les divers visages que peut prendre le terrorisme et les aberrations auxquelles il peut conduire. Son idée du terrorisme est alignée sur celle de Washington qu’il renforce en maintenant la pression sur les pays arabes et musulmans. S’il a condamné, du bout des lèvres, l’invasion de la Libye, il ne s’est guère transformé en un militant pour l’empêcher. Lorsque l’Amérique latine et l’Afrique demandaient que le problème de la Libye se règle par la voie politique, le Vatican est demeuré bien silencieux. La voie des armes, lorsque portée par l’Occident, dit chrétien, ne semble pas le perturber outre mesure. Cela fait partie de ses divers systèmes de pensée. L’Église est même là pour accompagner et bénir le courage des soldats qui se battent en Afghanistan.
Le jour de la clôture des Journées mondiales de la jeunesse en Espagne, alors qu’il avait une tribune exceptionnelle pour dénoncer avec vigueur l’intervention militaire de l’OTAN en Libye, il n’en fit rien. Il était pourtant au fait que des crimes et des massacres humains se commettaient et que d’autres allaient se produire dans les heures à venir. Ce fut justement en ce même jour que l’OTAN et les rebelles firent cette mise en scène trompeuse de la prise de la Place verte à Tripoli. Ils n’en étaient pas à leur première tricherie et Benoît XVI le savait grâce au Patriarche épiscopal de Tripoli qui lui avait demandé à plusieurs reprises de dénoncer cette intervention criminelle de l’OTAN. Il faut croire que les croisés de l’Occident donnent à la violence une certaine odeur de sainteté puisqu’il n’en fut pas question tout au long des trois jours passés en Espagne pour ces célébrations des JMJ.
 2— Contre la théologie de libération et les pays émergents
Benoît XVI a poursuivi sa chasse aux théologiens de la libération qu’il identifiait, dans son système de pensée, à des marxistes en soutane, vidant la foi de son contenu religieux et les églises de leurs fidèles. Une idéologie sans consistance, portée par du pur placotage. 
« À une observation plus attentive, tout ce raisonnement s’avère être un bavardage utopique sans contenu réel, à moins de postuler sans le dire que ce sont les doctrines partisanes qui devront déterminer le contenu de ces concepts que chacun sera obligé d’accepter. » (p.75)
Cet extrait est tiré de son livre sur Jésus de Nazareth. Dans ce livre, il parle de la théologie de libération à mots couverts et sans jamais s’y référer explicitement. Un trait, sans doute de sa personnalité qui lui permet d’esquiver des répliques tout en disant ce qu’il veut dire.
Dès son premier voyage au Brésil il avait dénoncé cette théologie comme une idéologie sans fondement.
« Hostile à la Théologie de la Libération, née en Amérique latine dans les années 1960, Benoît XVI a affirmé que le catholicisme “n'est pas une idéologie politique ni un mouvement social ni un système économique”, mais “la foi en un Dieu amour”. Il a néanmoins critiqué les “gouvernements autoritaires” et le retour de “certaines idéologies que l'on croyait dépassées et qui ne correspondent pas à la vision chrétienne de l'homme et de la société”.

Tous les observateurs y ont décelé une attaque contre la gauche antilibérale et procubaine qui domine le Venezuela d'Hugo Chavez et la Bolivie du président amérindien Evo Morales, que le pape n'a toutefois pas cités. »
Nous savons que dans ces deux pays, Bolivie et Venezuela, l’église institutionnelle, par ses nonces apostoliques, ses évêques et cardinaux ont joué un rôle actif pour faire échouer ces gouvernements. De mèche avec les oligarchies locales, elles ont été actives auprès des populations et divers organismes sociaux pour discréditer ces gouvernements. Plus récemment, en 2009, nous avons vu le cardinal du Honduras s’impliquer directement dans le coup d’État militaire qui allait sortir par les armes le Président, légitimement élu, pour le remplacer par un des leurs. Rome n’a pas semblé particulièrement scandalisé par cet engagement politique. Pourtant voici ce qu’écrivait Benoît XVI dans son encyclique Veritas in Caritate, pensant cette fois aux prêtres et membres de l’église engagée avec les peuples.
« 27-a a) L’ordre juste de la société et de l’État est le devoir essentiel du politique. » « 28-a La doctrine sociale de l’Église argumente à partir de la raison et du droit naturel, c’est-à-dire à partir de ce qui est conforme à la nature de tout être humain. Elle sait qu’il ne revient pas à l’Église de faire valoir elle-même politiquement cette doctrine : elle veut servir la formation des consciences dans le domaine politique et contribuer à faire grandir la perception des véritables exigences de la justice et, en même temps, la disponibilité d’agir en fonction d’elles, même si cela est en opposition avec des situations d’intérêt personnel. »
Selon ce texte, la justice n’est pas un impératif évangélique, mais une question de droit naturel. À ce titre, il ne revient pas à l’Église de s’engager dans l’action politique. Or, les exemples ne manquent pas de ces engagements de la part des plus hautes autorités religieuses. Ce qu’elles se permettent, elles le défendent à ceux et celles qui ne partagent pas leur vision des choses, entre autres, les théologiens de la libération. Le mot justice est un des mots qui revient le plus souvent dans l’Ancien et le Nouveau Testament. La justice fait partie de ces impératifs  évangéliques et à ce titre l’Église ne peut se contenter d’en être une simple observatrice. Le raisonnement de Benoît XVI pourrait sans doute s’appliquer aux préservatifs et au mariage des personnes de même sexe, mais certainement pas à la justice. Lorsque les théologiens analysent les systèmes politiques et économiques et en expliquent le fonctionnement, ils font œuvre de formations des consciences. Lorsqu’ils dénoncent les injustices que ces systèmes génèrent, ils font œuvre d’évangélisation.

CONCLUSION
Il y a dans la foi comme dans tout engagement de vie une radicalité qui vient chercher la totalité de l’être. Sur les questions de fond, il ne peut y avoir de demi-mesures. Les réponses de Jésus aux trois tentations auxquelles il a été soumis au désert nous en disent long à ce sujet. On ne peut servir à la fois, d’une part la justice, la vérité, la solidarité, la compassion, la paix, la liberté et d’autre part l’injustice, le mensonge, l’individualisme, l’intransigeance, la guerre, la domination. On ne peut servir « Dieu » et « Mammon » à la fois.
La papauté, le Vatican et ses représentants dans le monde sont prisonniers d’une idéologie qui en fait d’une part des alliés des forces oligarchiques qui dominent l’Occident et d’autre part, qui transforme les impératifs évangéliques de l’avènement du « règne de Dieu sur terre » en cultes religieux et sacramentels qui renvoient à un monde d’un au-delà insaisissable.
Cette Église doit de nouveau se convertir à l’Humanité comme l’a fait le fils du Père en la rejoignant là où sont les plus faibles, les plus oubliés, les plus rejetés, les plus dominés. Elle doit retrouver la liberté de la parole prophétique qui permet de dénoncer l’hypocrisie, les injustices, la cupidité, les guerres de conquête et de domination, les mensonges qui les couvrent d’actions humanitaires, empoisonnant ainsi les consciences.

Oscar Fortin
Québec, le 27 octobre 2012