jeudi 20 mai 2010

ÉGLISE QUE FAIS-TU DE TES PROPHÈTES?

De tous les problèmes qui assaillent actuellement le monde (guerres, famines, crises économiques, chômages, environnement, corruption, désinformation, immigration etc.), ceux qui mobilisent le plus et de façon concertée les autorités hiérarchiques de l’Église catholique sont l’homosexualité et l’avortement.

Lors de son passage tout récent au Portugal, le 13 mai dernier à l’occasion des célébrations des apparitions de la Vierge à Fatima, Benoît XVI a dénoncé avec vigueur l’homosexualité et l’avortement qu’il considère comme faisant partie « des défis les plus insidieux et les plus dangereux » que le monde ait à relever.

« Les initiatives qui ont pour but de sauvegarder les valeurs essentielles et premières de la vie, dès sa conception, et de la famille, fondée sur le mariage indissoluble entre un homme et une femme, aident à répondre à certains des défis les plus insidieux et les plus dangereux qui, aujourd’hui, s’opposent au bien commun. »

Au même moment, au Canada, le cardinal Ouellet s’est joint au mouvement « pro-vie » qui se définit essentiellement contre l’avortement. Il s’est permis quelques déclarations chocs qui n’ont pas manqué de soulever la colère de nombreux intervenants et intervenantes qui ne partagent vraiment pas son approche. La Conférence des Évêques du Québec a senti le besoin de prendre quelque peu ses distances par rapport aux déclarations du cardinal et a invité la population à poursuivre ce débat avec plus de calme.

MAIS POURQUOI CE DÉBAT À CE MOMENT-CI?

Est-ce vraiment ce que le monde attend de ceux qui ont la responsabilité d’actualiser pour les temps que nous vivons le message évangélique? Si certains courants de pensée, fondamentalement intégristes et internes à l’Institution ecclésiale, y trouvent leur profit, d’autres, par contre, encore plus nombreux croient que l’Église institutionnelle doit d’abord se repenser dans son organisation, dans son culte, dans sa mission. Selon ces derniers, l’Église vit dans le cadre d’une organisation qui est restée accrochée à des modèles anciens et dépassés. Elle doit se repenser dans le cadre d’une plus grande participation démocratique des croyants et croyantes, assumant ainsi les valeurs de la modernité qui ouvrent à plus de vérité et de solidarité. Elle doit se refondre dans le monde des humbles et témoigner de l’espérance évangélique par des engagements qui ouvrent la voie à plus de justice, à plus de vérité, à plus de compassion.

Un survol rapide des sites religieux et humanistes qu’internet met à la disposition de toute personne de bonne volonté permet de réaliser que de nombreux théologiens, croyants et croyantes de toute provenance, soulèvent plusieurs questions et demandent des réformes en profondeur de l’Institution ecclésiale (organisation, ministères, culte et mission) pour témoigner de l’Évangile dans le monde d’aujourd’hui. En Europe, le théologien Hans Kung, suivi de nombreux autres théologiens, réclame un nouveau concile. Le site « Culture et Foi » dont les principaux artisans sont du Québec diffuse de nombreuses réflexions qui vont dans le sens d’une réforme en profondeur de l’Église institutionnelle. En Amérique latine, des prêtres, des croyants et croyantes réclament que l’Institution ecclésiale se fasse plus solidaire des pauvres et que ses engagements en soient le reflet. Des voix prophétiques se font entendre mais, malheureusement, n’ont pas toujours l’écoute des principaux concernés. Bien souvent elles sont mises au silence par des mesures disciplinaires ou, encore, en s’assure que leur voix ne résonne au sein du temple ou qu’elle ne soit relayée par les médias officiels. Pourtant l’apôtre Paul n’a-t-il pas dit que l’Église s’édifiait sur deux colonnes : celle des prophètes et celle des apôtres?

« Vous êtes intégrés dans la construction dont les fondations sont les apôtres et les prophètes, et la pierre d'angle Jésus-Christ lui-même. 21 C'est lui qui assure la solidité de toute la construction et la fait s'élever pour former un temple saint consacré au Seigneur. » (Ép. 2,20-21)

Quelle place l’Institution ecclésiale réserve-t-elle à ses prophètes qui l’interpellent de la même manière que le faisaient les prophètes de l’Ancien testament et Jésus lui-même à l’endroit des grands-prêtres? N’a-t-elle pas tendance à s’approprier, ex cathedra, tous les dons de l’Esprit, y compris celui de prophétie, et d’en être, selon sa volonté, l’unique dispensatrice à travers ses rites et ses cultes? Ce n’est pourtant pas ce que nous en dit l’apôtre Paul dans sa première lettre aux Corinthiens lorsqu’il nous parle de l’action de l’Esprit dans l’Église, Corps du Christ.

«A l'un, c'est un discours de sagesse qui est donné par l'Esprit ; à tel autre un discours de science, selon le même Esprit ; A chacun la manifestation de l'Esprit est donnée en vue du bien commun; à un autre la foi, dans le même Esprit ; à tel autre les dons de guérisons, dans l'unique Esprit; à tel autre la puissance d'opérer des miracles ; à tel autre la prophétie ; à tel autre le discernement des esprits ; à un autre les diversités de langues, à tel autre le don de les interpréter. Mais tout cela, c'est l'unique et même Esprit qui l'opère, distribuant ses dons à chacun en particulier comme il l'entend. » (1Cor.12, 7-11)

Nous sommes loin de la pensée unique et du messager unique. Cette Église, qu’est ce Corps vivant dont le Christ ressuscité est la TÊTE et son ESPRIT l’âme, déborde de beaucoup l’Institution ecclésiale à l’intérieure de laquelle les autorités hiérarchiques actuelles essaient de la contenir. Il est intéressant de noter, dans ce passage de la lettre de Paul, que la foi est un don parmi beaucoup d’autres et qu’il n’est pas, à lui seul, la source de tous les autres dons. De nombreux non croyants et non-croyantes font entendre au profit de l’humanité un discours de sagesse, d’autres un discours de science. Croire en l’Église c’est reconnaître ces multiples manifestations de l’Esprit et en être solidaires. L’Église est beaucoup plus que l’Institution ecclésiale et le Vatican est loin d’en être la seule représentation visible. L’Église, celle dont nous parle Paul, est cette communauté de vie de toutes ces personnes de bonne volonté qui, unies par le même Esprit, œuvrent pour le bien commun de tous et de toutes.

Peut-on croire, que l’Église institutionnelle, pour éviter d’aborder de front ses propres problèmes, choisisse de s’attaquer plutôt à des questions comme celles de l’homosexualité et de l’avortement? Si tel était le cas, il est fort à parier que cette approche se retournera vite contre elle, non pas pour les valeurs véhiculées, comme celles de la vie, de l’amour, de la vérité, mais en raison de son double langage. Pendant qu’elle se dit pour la vie en condamnant l’avortement et les femmes qui en sont les responsables, elle bénit des armées qui partent en guerre pour sacrifier et tuer des personnes dont la nature humaine ne fait aucun doute. Pendant qu’elle se dit solidaire des pauvres, elle se fait complice des oligarchies qui les exploitent ou, encore, elle se fait l’ennemie de ceux qui se dédient à leur affranchissement. La situation des hiérarchies catholiques, en Amérique Latine, illustre à merveille cet état de fait. On se souviendra que le 28 juin dernier, le cardinal Oscar Maradiaga du Honduras, a appuyé l’intervention des militaires, soutenue et encouragée par les intérêts oligarchiques, pour sortir du pays, par la force des armes, le Président constitutionnel, trop sensible aux intérêts du peuple. Ce cas est un exemple parmi de nombreux autres. Il en va un peu de même avec les prophètes qui élèvent la voix dans le désert de la complaisance et de la suffisance pour que l’Institution ecclésiale se convertisse à l’Esprit de son fondateur et aux humbles de la terre.

En somme, l’hypocrisie, consciente ou pas, couvrant les dessous pervers de complicités et d’alliances avec des intérêts plus idéologiques qu’évangéliques, n’arrive plus à dissimuler les contradictions qu’elle porte et les manipulations qu’elle s’évertue de réaliser pour redorer son image. Elle n’a plus d’autres choix que de s’ouvrir à la voix des prophètes et au témoignage de ceux et celles qui se donnent entièrement au service des grandes valeurs évangéliques.

Il faut croire que l’Esprit demeure toujours très actif dans le monde et que les « murs » institutionnels n’entravent pas son action. De nombreux croyants et croyantes, dans l’anonymat d’une vie dépouillée et toute de service, se dévouent auprès des malades, apportent leur soutien aux plus démunis, s’élèvent contre l’hypocrisie, la cupidité, les ambitions de pouvoir de ceux et celles qui croient pouvoir mener le monde comme ils l’entendent. Certains s’engagent au prix de leur vie à dénoncer et à combattre des systèmes qui transforment la personne humaine en marchandise, la vérité en mensonge, le mensonge en vérité, le bien en mal et le mal en bien. Ils se font solidaires de ceux et celles qui souffrent. Ils accompagnent, dans le respect, ceux et celles qui cherchent.

Oscar Fortin, théologien

20 mai, 2010

jeudi 6 mai 2010

AUTORITÉ MORALE DE L'ÉGLISE: UN DOUBLE LANGAGE

Il y a toujours quelque part une goutte qui fait déborder le verre. Cette goutte sera pour plusieurs cette série de scandales à caractère sexuel commis tout autant par des prêtres et des religieux que par ceux qui les ont couverts de leur autorité. Il s’agit évidemment de quelque chose de très sérieux qui ne peut, sous aucun prétexte, faire l’objet d’un traitement de faveur. Cette goutte n’est toutefois pas la seule et n’est peut-être pas la plus importante. Je veux parler de celle du double langage qui génère par sa nature même la suspicion et la méfiance. Je vais illustrer mon propos par quelques exemples.

Le premier exemple est celui de deux prêtres, Yorio et Jalics, œuvrant en Argentine dans les années 1970. Lorsque les militaires, en 1976, s’emparent, par la force des armes, du Gouvernement, ils ont été vite repérés rapidement et identifiés comme des personnes nuisibles. Leur supérieur d’alors, le père Bergoglio, jésuite, aurait invité ces deux prêtres à « faire très attention » en raison de leur réputation de subvertir l’ordre social. Une manière, selon toute vraisemblance, de les protéger contre les militaires. Les deux prêtres en question passèrent outre à cet avertissement et retournèrent là où les appelait l’Évangile, c’est à dire dans les bidonvilles. Ils furent vite arrêtés et mis en prison. Ils y restèrent plusieurs mois.

Yorio, après sa libération, se rendit à Rome où le jésuite colombien Candido Gavina, très bien informé, lui apprit, de source autorisée (l’ambassadeur argentin près le Saint-Siège) que les forces armées avaient arrêté ces deux religieux suite à la plainte de leurs supérieurs religieux qui les présentaient comme des guérilleros. L’Ambassadeur argentin confirma même cette information par écrit.

Quant à Jalics, il se réfugia par la suite aux Etats Unis. Bergoglio, son supérieur, s’opposa à son retour en Argentine ! Ce dernier le fit savoir aux évêques argentins susceptibles d’accueillir le religieux dans leur diocèse. Qui plus est, il alla même jusqu’à conseiller à Anselmo Orcoyen, le directeur national du culte catholique, de refuser la demande de passeport avancée par Jalics ! Un document existe à cet égard.

Ce père Bergoglio est devenu par la suite évêque puis cardinal. Lors du dernier conclave on parlait de lui comme d’un futur pape. Il se défend, toutefois, en disant que ces méchantes affirmations visent à le discréditer comme papabile. En fait, quelle que soit l’intention ce sont les faits qui parlent. Et très clairement. Dans une biographie très documenté du cardinal, avec des preuves à l’appui, Horacio Verbitsky en a établi la véracité.

Nous savons que les militaires qui dirigèrent l’Argentine durant toutes ces années sont actuellement en prison dont certains font toujours l’objet d’accusations graves. Par contre de nombreux collaborateurs sont toujours libres comme l’air.

« L'ancien dictateur, qui instaura en 1976 un régime tenu pour responsable de la mort ou la disparition de 30.000 personnes par les organisations des droits de l'Homme, doit aussi être jugé à partir du 20 septembre à Buenos Aires pour 33 vols présumés de bébés d'opposants. Actuellement en détention, il est aussi poursuivi pour sa participation au Plan Condor, opération mise sur pied par les dictatures d'Argentine, du Chili, du Paraguay, du Brésil, de Bolivie et d'Uruguay pour éliminer leurs opposants dans les années 1970. »

Ce visage d’une Église, alliée discrète, mais efficace, des régimes répressifs et  oligarchiques de l’Amérique latine des 70 dernières années a trouvé, avec l’élection de Jean-Paul II, en 1978, un allié de premier ordre. Ce dernier n’a pas tardé à condamner la théologie de libération et à mettre au pas les prêtres et les chrétiens qui s’en inspiraient. Reagan n’a pas eu à lui tordre les bras pour s’en faire un allié indéfectible dans sa lutte contre le Gouvernement sandiniste auquel participaient trois prêtres. D’ailleurs le financement des Contras, cette force de mercenaires au service de l’administration Reagan, demeure toujours un mystère à moitié déchiffré. Plusieurs se souviendront également de sa visite au Chili où il eut l’occasion d’exprimer certains égards à l’endroit du dictateur Augusto Pinochet et de se garder de condamner la répression sanglante ayant causé la mort, la torture et l’emprisonnement de milliers de personnes. Lors de sa visite au Salvador, il est allé se recueillir sur la tombe de Mgr Romero, cette évêque assassiné au moment où il célébrait l’eucharistie. Il n’a pas été ému outre mesure et ses commentaires ont été plein de retenu. Il ne fallait surtout pas le donner en exemple. Si cet assassinat eut été réalisé en Pologne, il aurait vite été dénoncé et l’évêque martyr aurait été consacré par les honneurs de la canonisation. Même, après 30 ans, ces honneurs ne semblent pas être pour bientôt. Son exemple n’est toujours pas de nature à aider la « cause ».

Le cas tout récent, au Honduras, du cardinal Rodriguz Maradiaga qui s’est allié aux putschistes pour déloger, le 28 juin dernier, le président légitimement élu, Manuel Zelaya, et l’expédier, manu militari, hors du pays ne fait que prolonger cette longue tradition d’une autorité ecclésiale qui parle des pauvres sans en être et qui s’allie aux oligarchies avec lesquelles elle s’accommode bien. Ce cardinal, un autre que les observateurs considéraient comme successeur potentiel de J.P.II, s’est bien gardé de dénoncer la tricherie d’une fausse lettre de démission, fabriquée de toute pièce par les instigateurs de ce coup d'État militaire, de condamner avec vigueur la violence, la répression et les assassinats à l'endroit des opposants à ce coup d’État militaire. Dites-moi : quelle crédibilité peut avoir cet homme pour parler de démocratie, de liberté, de justice, de vérité et de respect de la personne humaine ? Comment peut-il parler de Jésus de Nazareth et des Évangiles sans trahir l’un et l’autre ? Ce n’est certainement pas son titre qui fait la différence.

Je termine en me référant au cardinal Marc Ouellet, de Québec, que je viens d’écouter à l’émission de « Mongrain en parle » sur LCN. Il était interrogé en relation au contenu d’une conférence donnée récemment à des médecins catholiques. Il avait été question, entre autres, d’avortement et d’euthanasie. Il a évidemment rappelé que la doctrine de l’Église est une doctrine de vie et qu’elle est sacrée, personne n’ayant le droit d’y porter atteinte. Il a donc été question de femmes enceintes qui décident de se faire avorter et de personnes mourantes voulant écourter leurs souffrances. Dans ses commentaires et réflexions, deux points ont particulièrement retenus mon attention : d’abord un langage « de bonne conscience » qui ne vise pas directement la mort, mais qui en accepte le fait, et en second lieu un silence complet sur les guerres et les famines qui tuent par millions des personnes humaines sans qu’il y ait des campagnes, lancées par l’Église, pour en dénoncer les calamités ainsi que ceux qui les rendent possibles. Il est vrai que l’animateur ne l’a pas interpellé sur ces réalités. À ce que je sache, l’Église canadienne, dont il est le primat, soutient la guerre en Afghanistan et consent par le fait même à ce qu’il y ait des vies humaines qui soient supprimées par les armes de nos soldats. Ces vies sont toutes aussi sacrées que celles de l’embryon dans le sein de la mère ou du mourant qui veut accélérer sa fin.

Dans le cas de l’euthanasie, il a soutenu le fait que s’il n’est pas possible moralement de donner la mort à un patient, il est toutefois possible d’en soulager la souffrance, même si la médication aura pour effet d’en écourter la vie. Ce genre de langage peut devenir une passerelle permettant de couvrir à peu près n’importe quoi. Il y a là comme une hypocrisie. C’est comme jouer avec les mots pour donner bonne conscience.

Je pense que le discours de l’Eglise doit porter sur le développement des meilleures conditions favorisant l’épanouissement de la vie pour tous et toutes. En ce sens elle ne peut, d’une main, bénir les armées dont la mission est de tuer et, de l’autre, condamner les femmes qui se font avorter. Elle ne peut se complaire avec les puissances qui dépouillent les deux tiers de l’humanité par des politiques et des systèmes économiques injustes et en même temps prêcher la solidarité avec ces déshérités de la terre. Dans les deux cas, elle doit avoir un discours qui se tienne et un engagement cohérent avec ce dernier.

Oscar Fortin

Québec, le 6 mai 2010

mardi 27 avril 2010

NOAM CHOMSKY, UNE PENSÉE RAFRAICHISSANTE

Noam Chomsky est sans nul doute l’intellectuel le plus connu et le plus respecté dans le monde. Sa pensée est consistante et ses engagements sans équivoque. Bien connu pour ses travaux en linguistique, sa véritable spécialité universitaire, il l’est tout autant et sinon plus pour son militantisme en faveur d’une humanité où les mots liberté, démocratie, respect et croissance trouvent leur véritable sens.

Doté d’une intelligence et d’un savoir exceptionnels, il analyse les différentes facettes des pouvoirs qui façonnent nos sociétés et en partage les résultats avec tous ceux et celles qui, comme lui, rêvent d’un monde fait pour l’épanouissement des personnes et des peuples. Il dénonce les multiples formes d’exploitation et de domination. Il met au grand jour les divers visages qui couvrent l’hypocrisie, le mensonge et les tromperies. Sa lecture est une véritable bouffée d’air frais.

À ceux et celles, intéressés par la pensée et l’engagement de cet homme, je suggère la lecture de certains de ses articles publiés sur le site Le Grand Soir.


Oscar Fortin

Québec, le 27 avril 2010

samedi 17 avril 2010

SAUVER LES APPARENCES

Le Québec est actuellement secoué par des « dénonciations » qui mettent en cause son système politique, son système judiciaire et qui font ressortir l’influence prédominante de ceux et celles qui ont le pouvoir économique. La réaction des Québécois et des Québécoises est foudroyante et leur foi dans les systèmes qui encadrent leur vie sociale, politique, économique est à son plus bas.

Pourtant, il y a longtemps que l’observateur attentif et à plus forte raison l’analyste des divers systèmes qui encadrent la vie des sociétés savent que ces systèmes répondent toujours aux intérêts et préoccupations de ceux qui en détiennent les principales ficelles. Dans les démocraties représentatives, telles que nous les connaissons, les oligarchies économiques sont celles qui contrôlent la vie des partis politiques, les élections et les gouvernements qui en résultent. Les lois sont finement ficelées de manière à légitimer la plus grande liberté d’intervention des entreprises sur les richesses naturelles tout en les protégeant le plus possible des irritants d’une fiscalité qui risquerait d’en contrôler les revenus et de les assujettir aux exigences morales du Bien commun. C’est là une réalité non écrite qui s’impose dans les systèmes politiques et économiques qui nous gouvernent.

Le défi pour ces mains invisibles est justement qu’elles demeurent invisibles. Il faut que le tout apparaisse comme la résultante de ce qu’il y a de plus démocratique, de légitime et surtout de plus avantageux pour les intérêts du peuple. En somme, qu’ils soient perçus comme des gouvernements au service de l’État et du Bien commun des populations qu’ils desservent. On peut dire que dans l’ensemble, ils parviennent à se tirer passablement d’affaire, aidés en cela par une presse qui, elle aussi, n’échappe pas aux ficelles des mains invisibles. Mais il arrive des moments où cette enveloppe se fissure et laisse entrevoir ce que personne ne voudrait voir.

Il y a longtemps que des voix s’élèvent ici et un peu partout dans le monde pour dénoncer cette grande tromperie. Noam Chomsky est certainement un de ceux-là tout comme l’a été, dans son style à lui, Michel Chartrand et bien d’autres. L’Amérique latine constitue un laboratoire extraordinaire pour découvrir ces montages de pouvoirs qui se font pratiquement au grand jour. Nous avons vu, encore tout récemment, comment l’oligarchie Hondurienne, prétextant une soi disant illégalité de son Président, l’a sorti du pays par les armes. Le peuple a alors réalisé que la démocratie à laquelle il croyait n’était qu’une illusion. En Bolivie, le militant syndicaliste, Evo Morales, lorsqu’il s’est présenté pour la première fois au poste de Président, s’est fait dire par l’ambassadeur des États-Unis, une sorte de vice-roi, qu’il était encore trop jeune pour être Président et qu’il valait mieux attendre. Nous pourrions faire le tour de ces pays émergeants pour réaliser jusqu’à quel point tout le système est tricoté serré. Pour s’en sortir il leur faut revoir la composition des Cours de justice, les principaux postes des forces armées, la structure de participation des partis politiques et celle des élections. En somme ils doivent se donner une nouvelle constitution, cette fois, entérinée par le peuple et non ses prétendus représentants.

Ce n’est pas pour rien que les oligarchies et ceux qui en sont les marionnettes craignent autant les concepts comme ceux de « démocratie participative », de « constituante », de « loi anti-corruption » telle qu’élaborée actuellement en Bolivie. Il est donc important que soit coupé le cordon ombilical qui unit tout ce système aux oligarchies dominantes. Le Québec est peut-être en bonne position pour franchir une autre étape en ce sens. Je dis une autre parce que je considère que la loi sur le financement des partis politiques a été un pas important, mais de toute évidence insuffisant. Le dernier article de Jacques Noël sur ce même site confirme le fait qu’il nous faut sortir d’une certaine naïveté et aller plus loin que le cosmétique. Il faut couper le cordon ombilical entre les mains de ces puissants et le remettre entre les mains du peuple. Un défi que seuls les peuples conscientisés avec des leaders sans d’autre complicité que celle qui les unit à leur peuple peuvent relever. Je garde les yeux ouverts pour en voir venir un ou une qui saura porter cet objectif.

Oscar Fortin

Québec, le 16 avril, 2010

lundi 12 avril 2010

LAICITÉ, ÉGLISE ET PEUPLE QUÉBÉCOIS

Plusieurs interventions ont donné lieu tout récemment à des articles et commentaires portant sur la place qu’occupe l’Église catholique dans le tissu social, national et culturel du Peuple Québécois. J’ai lu l’intervention de M. Barberis-Gervais « Lucia Ferretti, le catholicisme au Québec et la religion » qui a suscité divers commentaires. D’autres interventions ont suivi dont celle de M. Claude Morin, le père de l’étapisme, et du non moins célèbre écrivain et pamphlétaire, Victor Lévy Beaulieu. Encore là, plusieurs intervenants ont voulu y mettre leur grain de sel en commentant un point ou l’autre de ces interventions. C’est donc en prenant en compte toutes ces interventions y compris la toute dernière de M. Gilles Laterrière que je me suis décidé à intervenir et à partager avec les lecteurs et lectrices de Vigile les quelques considérations qui s’imposent à mon esprit.

En tout premier lieu, certains faits s’imposent, peu importe que l’on soit croyant ou pas. Qui peut nier le fait que l’Église catholique fasse partie d’un pan important de notre histoire qui ne saurait être comprise sans en scruter les avenants et aboutissants? Les centaines de clochers d’églises qui font partie du paysage de nos villes et villages tout comme nos congés fériés de Noël et de Pâque nous en rappellent la réalité. Sainte-Anne de Beaupré, Notre-Dame du Cap et l’Oratoire St-Joseph reçoivent toujours des milliers de pèlerins chaque année. Même si une grande majorité a délaissé la pratique religieuse traditionnelle plusieurs de ces derniers n’en continuent pas moins à croire et à se faire un devoir d’aller une fois ou deux par année à l’un ou l’autre de ces centres de pèlerinage. Que cela nous plaise ou pas, les faits sont là, mais ne sont pas exclusifs au Québec. En France, en Belgique, en Italie, en Espagne les clochers sont nombreux et les jours fériés, fondés sur les croyances chrétiennes, ne manquent pas. Que les institutions religieuses avec leurs valeurs se retrouvent quelque part dans le tissu social et culturel de ces peuples ne devrait surprendre personne.

En second lieu, il est tout aussi important, pour être juste, de considérer l’Église non pas comme une réalité monolithique, mais comme une institution qui n’échappe pas aux divisions sociales et idéologiques des sociétés dans lesquelles elle évolue. Il y a le haut et le bas clergé, le premier porteur d’autorité et de pouvoir, vivant près des oligarchies, le second soumis et vivant avec le peuple. De nombreuses critiques à l’encontre de l’Église catholique s’adressent plus particulièrement à ce haut clergé, plus souvent que moins, allié des oligarchies dirigeantes. Si quelqu’un parvenait à se hisser à ce niveau et qu’il ne répondait pas aux attentes de cette classe, on trouvait vite un moyen pour l’écarter. Les plus anciens se souviendront de ce qu’on a fait avec Mgr Charbonneau, évêque de Montréal, à la fin des années 1940 et début des années 1950. Sa démission surprise en laissa plusieurs songeurs. 

En troisième lieu, il ne faut pas oublier que tous les religieux et religieuses qui ont donné consistance aux écoles et hôpitaux de l’époque étaient des Québécois et des Québécoises et que les grands mouvements de transformation des structures mêmes de la société québécoise ont été, dans bien des cas, inspirés et soutenus par d’illustres membres du clergé et de chrétiens fortement engagés. Je pense particulièrement au père Georges Henri Lévesque, o.p., qui a formé une grande partie des leaders qui allaient devenir les locomotives de la révolution tranquille. Je pense également à ceux et celles qui ont suscité la mobilisation des travailleurs et travailleuses à travers la Jeunesse Ouvrière Catholique (JOC) et le syndicat des travailleurs catholiques, devenu depuis lors la CSN. Dans le secteur de l’éducation, on se souviendra de la Commission Parent, présidée par Mgr Parent, vice-recteur de l’Université Laval. Elle fut à l’origine de la création du Ministère de l’Éducation du Québec, au début des années 1960.

En quatrième lieu, il faut bien se rappeler que ceux et celles qui ont frappé les plus durs coups à l’Institution ecclésiale, tant au Québec qu’ailleurs dans le monde, sont les croyants eux-mêmes, plus préoccupés d’Évangile que de doctrines et plus solidaires d’un monde en phase d’éclatement et de transformation. Le Concile Vatican II a été longuement préparé par les mouvements ouvriers inspirés par Mgr Joseph Cardijn , par les actions des prêtres ouvriers dont le plus célèbre est l’abbé Pierre. Des théologiens exceptionnels ont dépoussiéré des pans importants d’une institution qui n’avait plus grand lien avec ses références premières que sont les Évangiles et le monde contemporain. Le Concile Vatican II a ouvert les portes à la liberté de penser et d’agir au meilleur de sa conscience pour un monde meilleur pour tous. Malheureusement, ceux et celles qui vivaient de l’Institution ont continué à s’y agripper comme si les colonnes de ce temple allaient résister au tremblement de terre provoqué par l’émergence d’un homme nouveau, d’une humanité nouvelle. Dans ce contexte, je comprends VLB qui ne veut plus rien savoir d’une religion et d’une Église qui s’accrochent à elles-mêmes, pensant ainsi détenir les vérités éternelles et voulant ramener tout le monde à ses formes de pensée d’une autre époque.

Ma cinquième et dernière considération est à l’effet que les peuples et les nations ne sont pas à la remorque ni d’une Église, ni d’une religion, mais qu’ils portent en eux-mêmes les ingrédients les plus importants qui permettent d’être toujours plus humains et toujours plus libres. Si les Églises et les religions ne parviennent pas à s’inscrire dans cette mouvance et à y apporter une énergie supplémentaire ce sera alors qu’elles sont devenues des poids lourds qu’on aurait tort de traîner sous prétexte qu’elles ont marqué notre histoire. Ceci dit, il ne faut toutefois pas jeter le « bébé » avec l’eau du bain. Dans le cas de la foi, bien des choses sont à prendre en considération. Dans un article qui remonte à un certain temps j’avais réfléchi sur la foi qui sauve et la religion qui asphyxie. Je pense que cette réflexion garde toute son actualité. C’est en tant que croyant et citoyen du monde que je remets en question certaines approches, certains comportements d’une Institution qui n’a de sens pour moi que dans la mesure où elle devient entièrement transparente aux grandes valeurs évangéliques, telles la vérité, la justice, la solidarité, la compassion et l’engagement. Sur ce dernier point, je me suis questionné un jour sur ce que seraient les véritables engagements d’un chrétien avec lesquels toute personne de bonne volonté pourrait se reconnaître. J’avais donné comme titre à cette réflexion « les sacrements de la vie ».

Pour conclure, je dirai que la foi n’est la propriété d’aucune institution, y inclus le Vatican, et que les valeurs qui portent les personnes et les peuples vers leur devenir sont celles en qui les consciences se reconnaissent et en qui elles trouvent les élans libérateurs leur permettant de porter encore plus loin l’évolution des sociétés et, à travers elles, celle de l’Humanité. Si les Églises et les religions s’inscrivent dans cette mouvance tant mieux, mais si elles en deviennent des obstacles, eh bien qu’elles disparaissent. Ma foi en Jésus de Nazareth et dans les Évangiles va dans le sens d’engagements sans équivoques au service de ces dépassements nécessaires pour rendre réels, à tous et à toutes, la vérité, la justice, la compassion, la solidarité et l’engagement. C’est là, me semble-t-il, un objectif partagé par toute les personne de bonne volonté.

Oscar Fortin

Québec, le 12 avril, 2010